Dahus, lurcettes et compagnie

Dahus, lurcettes et compagnie
D.R.

De la clé du champ de tir

Que les acrimonieux, hargneux et autres quinteux se préparent au pire à l’entame de la prochaine semaine. Le lundi 1er avril leur réserve un florilège de plaisanteries de goût douteux, qui font désespérer de l’humanité. Avec la complicité des médias qui gaulent allègrement ce marronnier pour esbaudir le commun des mortels. Et avec celle de cette chronique qui saisit l’occasion pour évoquer le lexique du canular.

Nul n’ignore que l’imagination humaine est sans limite dès qu’il s’agit de brocarder son prochain. Surtout lorsqu’autrui est faible et vulnérable, comme ce milicien que l’on envoie à l’armurerie pour y chercher la clé du champ de tir. Ou comme cet apprenti sommé de retrouver le tournevis à coincer la bulle. Sans oublier ce petit scout vivant son premier camp et chargé de rapporter des braises surgelées.

Ces farces et attrapes, version bon enfant du dîner de cons, ont des racines séculaires que les folkloristes ont documentées à l’envi. Elles remplissent une double fonction pour la communauté qui organise ces mystifications et en assure la mémoire : renforcer la cohésion sociale et intégrer la « victime » de la plaisanterie dans le groupe. C’est le cas de l’énigmatique chasse au dahu ou de la mystérieuse tenderie aux lurcettes, pratiquées naguère dans les campagnes et dont ce billet vous dévoile (presque) tous les secrets.

Des dahus et des lurcettes

Le dahu est un animal imaginaire qui, à l’instar de la licorne ou du phénix, a son entrée dans les dictionnaires du français. En Belgique, on le connaît plutôt sous l’appellation daru, attestée en Gaume, ou sous sa variante dari, relevée dans le Hainaut. L’origine du mot est aussi mystérieuse que l’être qu’il désigne. Dans certaines régions montagneuses de France et de Suisse, le dahu est associé à un quadrupède pourvu de deux pattes latérales plus courtes que les deux autres, ce qui lui assurerait plus de stabilité dans les domaines pentus qu’il affectionne. En Wallonie, l’animal est tout aussi fantasmagorique qu’ailleurs, mais plutôt que de chasser le daru, on préfère tendre au daru.

Quel que soit l’endroit où on la pratique, la chasse − ou la tenderie − au dahu présente quelques invariants. Les principaux acteurs sont les membres d’une communauté et le naïf aux dépens duquel la chasse est organisée. Celui-ci peut être une personne du cru, particulièrement crédule, qui tombera facilement dans le panneau. Mais le plus souvent, le traquenard se referme sur un « étranger », citadin de son état et peu averti des réalités rurales.

La chasse débute généralement en fin de journée, moment où les chasseurs emmènent le naïf à un endroit où il y aurait de fortes chances de capturer le dahu  : orée d’un bois, endroit broussailleux, massif rocheux. Après avoir posté le naïf en embuscade avec un sac ouvert qui lui permettra de piéger l’animal, les chasseurs s’égaillent, sous prétexte de rabattre le dahu, et… retournent à la maison.

L’infortuné naïf patiente parfois longtemps avant de se rendre compte qu’il a été berné. Lorsqu’il rentre au bercail – après de longs détours, vu sa méconnaissance du terrain –, il est accueilli comme il se doit, avec force quolibets et railleries. Mais, dans la plupart des cas, tout est bien qui finit bien : quelques chansons copieusement arrosées célèbrent l’intronisation réussie ou la plaisanterie acceptée de bonne grâce dont on parlera longtemps encore le soir à la veillée. En attendant la prochaine, puisque le dahu court toujours…

En Ardenne, point de dahu ou de daru. Il y est question, comme dans le pays de Liège, de lurcette. Ici encore, un épais brouillard obscurcit le mot et la chose. Comme pour le daru gaumais ou le dari hennuyer, il est question de tenderie plutôt que de chasse, puisqu’on dit en wallon tinde âs lûrcètes « tendre aux lurcettes ». Le modus operandi de la tenderie aux lurcettes est similaire à celui de la chasse au dahu  : un naïf doit tenter de capturer une ou plusieurs lurcettes que d’autres personnes sont censées rabattre vers lui. Mais les lurcettes courent toujours !

D’un scoop

Il y a peu de risques qu’en ce 1er avril 2019, on vous invite encore à la chasse au dahu ou à la tenderie aux lurcettes. Pas plus qu’on ne vous enverra chercher la machine à balziner ou la pince à balziner, équivalents wallons de la clé du champ de tir. L’humour de ces pratiques surannées s’est renouvelé, pour mieux coller aux réalités contemporaines.

À ce propos, je ne puis résister à l’envie de vous confier un scoop : votre quotidien favori va modifier la forme et le contenu de sa Petite Gazette, celle qui abritait la version courte de cette chronique. Pour les lectrices et les lecteurs aussi attachés à la version papier de leur journal qu’à mes billets hebdomadaires, pas de souci : dorénavant, c’est l’intégralité de cette chronique qui sera disponible non seulement en ligne, mais également sur papier, dans le cahier du week-end.

À partir du samedi 6 avril, vous envoyer consulter ma chronique dans la Petite Gazette s’apparentera donc à la chasse au dahu ou à la recherche de la pince à balziner. À moins que tout ceci ne soit qu’un poisson d’avril…

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