Urgence climatique et refroidissement politique

Dimanche dernier, des manifestants pour le climat ont pénétré dans la zone neutre, devant le parlement fédéral rue de la loi à Bruxelles, pour faire entendre leur voix.
Dimanche dernier, des manifestants pour le climat ont pénétré dans la zone neutre, devant le parlement fédéral rue de la loi à Bruxelles, pour faire entendre leur voix. - Belga.

Ceux qui étaient au rendez-vous, dimanche 24 mars après-midi, le confirment : l’opération a été très bien préparée. Une organisation efficace, une ambiance exaltée et bon enfant ; un public représentatif de toute la population, francophones et néerlandophones, jeunes et moins jeunes, militants syndicaux, artistes, citoyennes et citoyens de toutes les couches sociales. Et puis, une situation très belge : alors que le périmètre visé pour la première occupation est le plus sensible de la capitale, les manifestants y accèdent sans aucune difficulté. Ils s’installent. La police finit par arriver mais se montre bienveillante. Cela va durer quatre heures sans tension, et même avec quelques touches insolites, comme cet homme en long imperméable bleu et lunettes de soleil, qui tient un énorme micro raccordé à rien et qui se balade pendant quatre heures sans interviewer personne… Belgique, quand tu nous tiens ! Le musée Magritte n’est pas loin.

Pour quoi manifester ?

Comme le rappelait Béatrice Delvaux dans un récent éditorial, la question n’est pas tant de voter ou non cette loi ; il s’agit de mettre les responsables politiques face à leurs responsabilités et, surtout, face à leur hypocrisie et leur inaction coupable face aux défis écologiques. Le chemin est encore long avant une solution, et celle-ci ne sera pas simple. Par ailleurs, l’unanimité des partis francophones est aussi suspecte que les refus de certains partis néerlandophones.

Du côté francophone, même ceux qui continuent de penser – comme le développait récemment David Clarinval – que la croissance et la technologie restent les seules solutions possibles aux défis climatiques, se disent d’accord de voter pour la révision de la Constitution. Sont-ils sincères ? On peut en douter. D’abord, ils savent que la révision ne se fera pas, puisque la majorité des deux tiers ne sera pas atteinte. Il faut une majorité des deux tiers pour réviser la Constitution, ce qui est logique – ce qui ne l’est pas, c’est qu’il a suffi d’une micro-majorité pour plonger l’Europe et le Royaume-Uni dans la crise du Brexit, mais c’est une autre histoire. Mais les réformes successives de l’État qui ont conduit à l’aberration lasagnesque belge n’ont jamais été confirmées par un référendum quelconque ; elles se sont faites petit à petit, sans véritable vision d’ensemble, sinon à donner du pouvoir aux différents satrapes de province, aux régionalistes obtus qui préféraient être premiers dans leur village que deuxièmes à Rome. Au final, pour des questions qui exigent de la hauteur comme celles du climat, on se retrouve avec quatre ministres, représentant quatre niveaux de pouvoir, mais aussi et surtout quatre partis, toutes et tous englués dans des querelles minables, des querelles d’ego, incapables de se parler, de se concerter et de s’unir pour une politique ambitieuse.

Une loi climat pour sauver le monde ?

Certains partis francophones ralliés sans trop de conviction à la cause se disent in petto qu’une loi ne changera rien, mais que c’est bon pour leur campagne électorale ; les partis flamands qui s’y opposent affirment qu’une loi ne changera rien, et jugent que c’est bon pour leur campagne de s’y opposer. Question donc d’électorat, pas de vision politique. C’est possible qu’une loi ne change pas grand-chose ; mais il est choquant de voir aujourd’hui des partis comme la N-VA rejeter l’efficacité d’une loi quand ils ont poussé à l’adoption de lois d’urgence après les attentats terroristes. On peut même remonter plus loin dans le temps : face à des affaires de pédophilie ou de terrorisme, la plupart des partis s’entendent pour voter des lois dans l’émotion, alors que ces lois sont la plupart du temps inefficaces, redondantes ou impossibles à mettre en œuvre.

Peut-on dire que la menace climatique est autrement plus forte et dangereuse que le terrorisme ? Alors, l’argument qu’une loi ne servira à rien est indécent, à moins d’admettre que les lois antiterroristes ont elles aussi été inefficaces, coûteuses et liberticides. Bien sûr, il y a des lois qui ont été votées, des institutions qui ont été mises en place et qui n’ont pas rempli leurs objectifs ; mais si c’était une règle générale, la démocratie n’existerait pas. De quel droit peut-on affirmer, avant même qu’elle soit votée et mise en application, que la loi climat ne produira pas des effets positifs ? À commencer par le premier et le plus immédiat : obliger les responsables politiques à faire de ce sujet une priorité, et à la traduire de manière positive et dynamique dans tous les secteurs de la vie publique.

Le mépris des jeunes

Mais ce qui me semble le plus terrible dans la manière dont la classe politique, dans sa trop grande majorité, gère cette affaire, c’est le mépris, déclaré ou voilé, à l’encontre des jeunes. Et ce, tant du côté de ceux dont l’engagement en faveur de la loi n’est que tactique, que de celui des opposants.

Sur des modes différents, les uns et les autres disent la même chose : la politique n’appartient qu’à eux. Les citoyens et citoyennes n’ont pas à s’en mêler. S’ils font pression dans la rue pour obtenir quelque chose, soit, on les laisse gesticuler. On n’adopte pas l’attitude macronienne, on n’envoie pas les autopompes, on ne sort pas les matraques. On ne tire pas sur les manifestants, on ne leur arrache pas des yeux ou des mains. On est gentil, ou alors cynique. On sort l’arme de l’humour et de la dérision : c’est quoi, ces jeunes qui demandent à leurs parents de les conduire en SUV à la manifestation, à la suite de laquelle ils iront acheter leur nouveau GSM et réserver leur vol pour Ibiza ? Sous-entendu : dans quelques années, ces jeunes bobos énervés achèteront une voiture de société et construiront leur villa quatre façades. Il faut que jeunesse se fasse, puis que vieillesse se tasse.

Est-ce du mépris ou de l’aveuglement ? Les deux, mon capitaine. Dans son essai sur L’art de la révolte où il évoque les cas de Snowden, Assange, Manning et d’autres lanceurs d’alerte, Geoffroy de Lagasnerie souligne combien les responsables politiques jouissent en particulier d’un privilège : « On ne mesure sans doute pas à quel point découle, pour ces derniers, une sorte de jouissance du fait d’avoir accès à des informations dont le public, ainsi constitué en masse ignorante, est privé : c’est toute une image de soi comme être privilégié, lucide, qui a accès à ce qui est rare, à ce dont les citoyens ordinaires sont exclus, qui structure le rapport à eux-mêmes de celles et ceux qui sont intégrés dans l’appareil d’État. C’est l’une des rémunérations symboliques les plus fortes que l’État procure à celles et ceux qui le servent. Or l’action de WikiLeaks a pour conséquence de ruiner ce privilège de classe. »

En jouant la carte de la désobéissance civile et en reprenant certains outils des Anonymous (l’action collective, la confusion des noms comme dans la vidéo qui a annoncé l’occupation de la Rue de la Loi, le principe même de l’occupation, qui renvoie aux actions d’Occupy Wall Street…), les jeunes et les activistes pro-climat font beaucoup plus que de demander au gouvernement de prendre des mesures écologiques ; ils contestent les fondements de la société dans laquelle leurs aînés ont voulu (et cru) les inscrire, et au nom de laquelle ces aînés se croient permis de les critiquer aujourd’hui, comme si c’était les jeunes qui avaient demandé à leurs parents de leur offrir ce monde-là. Un monde fondé sur une croissance sans fin, sur une consommation dont le moteur est la frustration greffée à une quête artificielle d’un bonheur sur mesure. Mais ce n’est pas le monde que réclament les jeunes qui manifestent, et c’est leur faire injure que de leur prêter cette intention. Certes, ils ont aussi leurs contradictions. Mais pas plus que nous. Et même moins.

Leur mentir, se moquer d’eux, ne pas les entendre, au-delà du vote ou non de la révision de la Constitution, aura des conséquences que les responsables politiques feraient bien de prendre en compte avant de tweeter ou de voter, parce que ces jeunes seront aux commandes du pays demain. Et ce qui distingue une relève démocratique d’une révolution tient avant tout dans la qualité du processus de régénération des responsables politiques, dans la capacité des anciens de s’écarter à temps et d’assurer la transition. Eh oui, même en politique, il faut penser à une transition responsable. L’écologie est partout.

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