Rouler tranquille, c’est chill?

Rouler tranquille, c’est chill?
AWSR

La cool generation au garage ?

Depuis quelques jours, les panneaux de la nouvelle campagne de l’Agence wallonne pour la sécurité routière (AWSR) fleurissent le long des voies rapides de Wallonie. Avec un slogan qui va faire lever le pied à quelques automobilistes : « Rouler tranquille, c’est chill ». Gageons que, pour certains, la compréhension du message ne sera pas immédiate : rouler tranquille, c’est… quoi ?

Ne cherchez pas ce chill dans les dictionnaires usuels du français. Il s’agit d’une forme anglaise, employée comme nom ou comme adjectif. Prononcez-la <tchil>, pour éviter la honte, sans trop pincer l’articulation de la voyelle -i-. Avec l’air le plus dégagé du monde, en mode djeun. Vous y êtes ? Roulez, jeunesse !

Mais ce… chill ? Puisqu’il faut tout vous dire, ce mot signifie littéralement “froid”. Le froid que l’on ressent ou celui que l’on se prend au détour d’un courant d’air. Non qu’il vous faille rouler les fenêtres ouvertes pour être chill  : il s’agit ici d’un emploi figuré. Être chill, c’est se montrer détendu, décontracté ; c’est vivre une situation agréable, où tout se déroule selon les attentes. C’est adapter sa vitesse aux circonstances.

C’est comme cool  ? Certes, même si ce mot apparu au millénaire dernier vous classe définitivement parmi les has been. Ou comme relax, qui vous donne un air de père peinard. Le vocabulaire branché, c’est comme les nids-de-poule : un mot chasse l’autre. Et le sympathique toutou qui accompagne le slogan de l’AWSR ne me démentira pas : pour avoir du chien, il faut flairer les mots dans le vent.

Tant que vous y êtes, familiarisez-vous avec une autre forme de la même famille : le verbe chiller. Celle ou celui qui chille (prononcez bien <tchil> !) s’adonne aux joies du farniente, du glandouillage, du lambinage. De préférence en société : chiller avec ses potes est du dernier chic. Malgré l’origine du mot, on peut chiller sous n’importe quelle latitude, quelle que soit la température ambiante. L’essentiel est… d’être chill  !

Chill et fier de l’être

Encore un emprunt à l’anglais, soupireront certains. Effectivement, comme pas mal de néologismes employés par les jeunes d’aujourd’hui – et d’hier. Dans diverses aires linguistiques : on le retrouve tant dans la parlure des jeunes néerlandophones que dans celle des jeunes Québécois. Et pas seulement à l’oral : l’usage de chill (comme celui de chiller) est attesté dans la presse écrite de la Belle Province depuis le début des années 2000, nous apprend L’Oreille tendue de Benoît Melançon.

Ce Québec qui se la coule chill se démarque de celui maintes fois cité dans cette chronique pour ses créations néologiques qui font pièce aux anglicismes : courriel (de préférence à e-mail), emportiérage (au lieu de l’anglais car dooring), magasiner (plutôt que faire du shopping), divulgâcher (substitut despoiler), etc. Un Québec qui nous a inspiré l’adjectif malaisant, de romane extraction, « Nouveau mot de l’année 2018 » pour les internautes sollicités par Le Soir.

Souvent, la bonne fortune d’un mot doit beaucoup aux personnalités qui le relayent. Le succès francophone de chiller, par exemple, est partiellement dû à son utilisation par des artistes en vogue. Tel le rappeur MC Solaar qui a employé ce verbe dans sa chanson « Dévotion » (album Prose combat, 1994) où il évoque quelqu’un qui « veut être boss pour ne pas bosser » et, logique avec lui-même, se demande « comment faire pour chiller ». Quelques années plus tard, c’est le slameur Grand Corps Malade, dans « Montréal » (album 3e Temps, 2010), qui écrit : « Dans les lumières de l’après-midi, j’ai “chillé” sur Sainte-Catherine ».

De Bob à chill

Il n’y a pas que des personnes en vue qui peuvent propulser les innovations lexicales au firmament des dictionnaires. Les campagnes de sécurité routière sont d’efficaces vecteurs de propagation des néologismes, en particulier en Belgique où l’on compte 4.890 mètres d’asphalte par km2. Un exemple emblématique est celui de la campagne de prévention routière « Choisis ton Bob », lancée en 1995 par l’Institut belge pour la sécurité routière.

Cette initiative a imposé Bob en Belgique comme dénomination de la personne restée sobre pour pouvoir reconduire à bon port celles qui ne le sont plus. Le succès a été tel que d’autres pays européens ont adopté la même campagne, avec des dénominations spécifiques : Sam en France, Raoul au grand-duché de Luxembourg, Lince en Espagne, Bud au Royaume-Uni. Les Pays-Bas se sont ralliés au Bob belge.

Dans la foulée, l’Institut belge pour la sécurité routière a lancé, en juin 2013, une autre campagne intitulée : « Moi aussi je bobbe ». Le rapprochement avec Bob rend le verbe bobber aisément compréhensible, comme désignant l’action de s’organiser avant de sortir pour ne pas devoir prendre la route avec un taux d’alcool trop élevé dans le sang. Mais ce néologisme n’a pas connu, jusqu’à présent, la popularité de son mot souche.

Qu’en sera-t-il de chill, promu par la nouvelle campagne de l’AWSR ? Peut-être va-t-il s’introduire dans le vocabulaire courant des usagers de la route qui n’en sont plus à leur premier véhicule. Eux aussi doivent garder la tête froide en toute circonstance et profiter de la vie. Fini les vénères, vive les pépères – pardon, les chillers  !

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