Alerte maximale pour les lanceurs d’alerte

Julian Assange, après avoir été arrêté par la police britannique dans l’ambassade l’Equateur à Londres, est sous le coup d’une demande d’extradition par les Etats-Unis.
Julian Assange, après avoir été arrêté par la police britannique dans l’ambassade l’Equateur à Londres, est sous le coup d’une demande d’extradition par les Etats-Unis. - Henry Nicholls/Reuters.

Le gouvernement équatorien vient de grimper au sommet des États indignes ; en retirant à Julian Assange non seulement le droit d’asile, mais aussi la nationalité équatorienne que le pays lui avait accordés (respectivement en 2012 et 2017), il déclare sans vergogne à la face du monde que toutes celles et tous ceux qui auront encore l’outrecuidance d’empêcher les gouvernements de se moquer des lois et des droits humains seront en danger. Comme une réponse sinistre au TPI qui signifiait aux dirigeants meurtriers qu’ils n’auraient plus d’impunité, Moreno met à prix la tête de tous les lanceurs d’alerte politiques.

Un des principaux obstacles que le capitaine Dreyfus a rencontré dans sa défense est singulier : l’homme était, dit-on, singulièrement désagréable. Le genre de gars qu’on n’a pas envie de défendre, qui aurait peut-être même rebuté Jean-Baptiste Clamence lui-même, le juge pénitent de Camus, prêt pourtant à défendre bien des causes. Les détracteurs de Julian Assange usent des mêmes arguments : l’homme n’est pas sympathique et il a causé un grand tort à la candidature d’Hillary Clinton en révélant des emails embarrassants. Tant qu’à faire, on l’accuse de connivence avec l’extrême droite, qui plus est australienne (histoire de rendre la vérification de ces rumeurs encore plus difficile, l’accusation d’extrême droite étant de celles qui fonctionnent à tous les coups, sans vérification).

En ce qui concerne Clinton, Assange s’en est expliqué : il n’a pas soutenu Trump et n’a pas obéi à d’hypothétiques ordres russes, mais il considère que Clinton représentait un danger majeur pour la paix du monde, et qu’elle aurait mené des opérations militaires dévastatrices.

Mais quelle importance que Julian Assange soit ou non sympathique, ou qu’on soit d’accord avec toutes ses prises de position ? Il ne s’agit pas de ça : ce dont il est question, c’est de la liberté d’expression et d’information. Pour avoir révélé des mensonges d’État gigantesques, un homme courageux s’est retrouvé, pendant près de sept ans, dans des conditions d’isolement et d’enfermement pire que celles d’une prison – pas d’accès à l’air libre, sauf une fenêtre de dix centimètres, pas d’accès aux soins, pas d’activités physiques ; et depuis quelques mois, visites réduites et pas d’accès à Internet. Assange a purgé des années de détention sans avoir été jugé.

Son état de santé physique et mentale s’est considérablement détérioré. Mais plus grand monde ne semblait se préoccuper de lui, malgré les alertes des comités de soutien. Le rencontrer était devenu de plus en plus difficile ; depuis décembre, j’ai entrepris des démarches auprès de l’ambassade, avec le soutien de ses avocats, mais en vain.

Pourquoi il faut défendre Julian Assange

Cela fait longtemps que l’on redoute cette extradition. Pourquoi maintenant ? Sans doute la perspective du Brexit a-t-elle pesé, et on est en droit de s’étonner de la synchronicité des négociations absurdes de May pour le Brexit avec l’arrestation d’Assange ; mais peut-être aussi cette autre information, qui remonte à février, signalant que l’Équateur a subitement obtenu un prêt de 10,2 milliards de dollars du FMI et de la Banque mondiale. Est-ce le prix payé pour que le pays lâche Assange ?

Julian Assange est désormais menacé d’une extradition aux États-Unis. Officiellement, selon certains officiels, la peine qu’il encourrait serait minime, dans le cadre de l’affaire WikiLeaks et dans la foulée du procès de Chelsea Manning, qui avait aidé à divulguer des millions de documents secrets. Les Nations Unies et de nombreuses organisations de défense des droits humains ont tenté de s’opposer à son extradition ; elle aura pourtant vraisemblablement lieu, la Grande-Bretagne étant le vassal fidèle de l’Amérique. Comme l’Équateur, elle lancera au monde un signal funeste et clair à l’encontre des lanceurs d’alerte autant que de la liberté d’expression ; plus encore, elle entérinera la domination des États-Unis, jusques et y compris dans des domaines qui ne les regardent pas, comme ces libertés d’expression et d’opinion en Europe. Ou, pour le dire autrement : Grande-Bretagne et Équateur, les nouveaux visages de la honte.

Rien ne nous dit qu’Assange aura droit à un procès équitable ; au contraire, on peut redouter un traitement inhumain, indigne d’une démocratie, même aux États-Unis, tant son action a déstabilisé les institutions et certains de leurs fonctionnements hypocrites et mensongers. Les Nations Unies ont reconnu que Chelsea Manning avait subi des traitements dégradants et de la torture ; il ne fait aucun doute qu’Assange subira le même sort.

La violence des États

Dans son essai L’art de la révolte : Snowden, Assange, Manning, Geoffroy de Lagasnerie – sociologue et philosophe français – pointe justement l’extrême force, l’extrême violence déployée par les États démocratiques pour réprimer les lanceurs d’alerte : « La répression n’est pas féroce parce que les “crimes” sont graves : elle l’est parce que ceux que l’on appelle les “lanceurs d’alerte” déstabilisent profondément l’ordre du droit et de la politique, les cadres étatiques. » C’est parce qu’on nous a toujours raconté que les États avaient le droit d’avoir des secrets que l’on accepte beaucoup trop facilement ces zones troubles de non-droit. Lagasnerie souligne une autre raison pour expliquer l’hystérie des gouvernants contre WikiLeaks : « la blessure narcissique que l’activité de cette organisation inflige aux hommes et aux femmes d’État. On ne mesure sans doute pas à quel point découle, pour ces derniers, une sorte de jouissance du fait d’avoir accès à des informations dont le public, ainsi constitué en masse ignorante, est privé : c’est toute une image de soi comme être privilégié, lucide, qui a accès à ce qui est rare, à ce dont les citoyens ordinaires sont exclus, qui structure le rapport à eux-mêmes de celles et ceux qui sont intégrés dans l’appareil d’État. C’est l’une des rémunérations symboliques les plus fortes que l’État procure à celles et ceux qui le servent. Or l’action de WikiLeaks a pour conséquence de ruiner ce privilège de classe. » Et si WikiLeaks concerne principalement les États-Unis, l’Europe n’est pas en peine, comme l’ont démontré les enquêtes sur le SwissLeaks et le LuxLeaks.

C’est à ces zones occultes du pouvoir que, fondamentalement, s’attaquent Assange, Snowden, Manning et tous les activistes « anonymes ». Ils mettent en lumière une faiblesse majeure de notre démocratie : si le pouvoir a le droit de suspendre le droit, ce droit cesse d’être une garantie contre l’arbitraire du pouvoir.

Désobéissance civile ?

On lit souvent qu’Assange et les autres lanceurs d’alerte font acte de désobéissance civile. Lagasnerie conteste cette vision : « La désobéissance civile [est] la forme de la révolte qui va le plus loin possible dans ce qui est permis, dans ce qu’autorise l’espace de la démocratie libérale tel que nous le connaissons […] elle représente le geste le plus fort, souvent utilisé en dernier recours. On pourrait même dire que, en un sens, il s’agit de la pratique la plus radicalement démocratique, qui fait l’usage le plus séditieux, le plus contestataire possible des catégories de Loi, de citoyenneté, de Constitution, etc. » Celle ou celui qui pratique la désobéissance civile sait qu’il se met hors la loi et il attend la sanction, qui sera la reconnaissance de la valeur de son acte. La désobéissance civile ne conteste pas « l’ordre du droit ; elle fonctionne au contraire comme un rappel à la Loi. » Chez Snowden, Assange et Manning, et plus encore chez des activistes comme les Anonymous, il s’agit d’autre chose : ils refusent « d’assumer la responsabilité de leurs actions, d’appeler et d’accepter la sanction », et ils ont fui, ils ont refusé la répression qui s’est exercée à leur encontre. Si les trois lanceurs d’alerte cités ici sont connus, WikiLeaks permet une action anonyme que Lagasnerie propose de valoriser positivement – alors que cet anonymat est largement perçu, auprès du grand public, comme une forme de lâcheté, en rompant d’ailleurs la nécessité de lier le politique et la publicité : « Il s’agit de permettre aux individus qui appartiennent à une institution, qui en sont membres, d’agir politiquement contre cette institution. L’anonymat a pour fonction de donner aux insiders les moyens de faire sortir des informations de l’institution vers le public. » Si quelqu’un constate un dysfonctionnement grave dans l’institution ou l’entreprise où il travaille, pourquoi devrait-il assumer la responsabilité de la dénonciation de ce dysfonctionnement ? Dans cette logique, l’anonymat serait une garantie de démocratie : « La pratique de l’anonymat révèle que l’idée démocratique telle que nous la connaissons et la faisons fonctionner produit des effets de censure et de raréfaction des sujets parlants, et entrave la capacité d’agir politiquement de certains sujets. Lorsqu’on lie politique et publicité, lorsqu’on construit la scène politique comme une scène dramatique d’apparition, de confrontation, de mobilisation collective, on instaure un ordre qui limite pour un ensemble d’individus la possibilité de prendre la parole, de s’exprimer, d’agir. L’action est trop risquée, trop coûteuse. Le dispositif de l’anonymat est censé permettre, à l’inverse, de redistribuer le droit à la parole en diminuant le coût de la politique – mieux, en défaisant l’idée selon laquelle il faudrait qu’il y ait un coût de la politique pour celles et ceux qui agissent. »

Assange n’est pas anonyme, même si WikiLeaks garantit l’anonymat des sources. Mais ce qu’il remet aussi en question, c’est le principe d’appartenance. Nous ne choisissons pas le pays où nous naissons et, par notre nationalité, nous sommes obligés d’en accepter les lois et les fonctionnements. En fuyant, Assange et Snowden remettent en question cette appartenance. Ils refusent de subir les lois d’un pays qui a permis les dysfonctionnements qu’ils dénoncent : « Fuir, c’est récuser son inscription dans le système de la Loi, c’est faire exister une figure du sujet qui se donne le droit de ne plus reconnaître la Loi comme étant la sienne et comme l’obligeant. » Notre naissance est un arbitraire dont nous devrions aussi avoir le droit de nous libérer.

Pourquoi Assange doit mourir, ne serait-ce que symboliquement

Une telle attitude est insupportable pour un État, même s’il se dit démocratique. Cela remet en question le principe de loyauté et de soumission des citoyens à l’État, des employés à leur entreprise. La nécessité de s’afficher publiquement si on dénonce quelque chose réduit les risques de telles dénonciations, et assure une large zone d’impunité pour des pratiques scandaleuses. On le voit tous les jours.

Alors, oui, Assange est peut-être désagréable ; mais ne pas le soutenir aujourd’hui, c’est être complice de celles et ceux qui, sous le couvert d’une démocratie et d’un État de droit, sont en train de réduire nos libertés et de porter atteinte à la démocratie.

Que faire ?

Dans les jours qui viendront, on peut espérer qu’une quantité de pétitions et d’appels seront lancés, dans le monde entier, en soutien à Julian Assange. Il faut les signer, il faut se joindre aux actions proposées. Il faut faire pression sur notre gouvernement pour qu’il intervienne, pour qu’il empêche le Royaume-Uni d’extrader Assange. Et pourquoi pas, lancer une requête auprès de nos dirigeants pour accorder la nationalité belge à Julian Assange, et le droit d’asile. Oui, prendre le risque de s’attirer la colère de Trump et de l’administration américaine. La survie de la démocratie, plus que jamais, requiert du courage.

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