Avec «tel», il faut viser juste

Avec «tel», il faut viser juste

En point de mire

La cible de cette chronique est un monosyllabe, tel, qui cumule les emplois : adjectival, pronominal, nominal et même conjonctif pour certains. D’où quelques soucis pour les adeptes d’un français académique, parfois malmené par l’usage. Tentons donc d’y voir clair avant d’ajuster le tir.

L’emploi de tel comme adjectif qualificatif ne pose pas de problème : de telles rencontres te grandissent ; nous n’attendions pas de tels orages. Pas plus de tracas lorsque tel est pronom, dans un registre littéraire : tel exige un confort royal, tel autre se contente du minimum  ; tel est pris, qui croyait prendre. Pas davantage avec les emplois nominaux : un tel et un tel sont morts, racontait-il.

Il faut donc débusquer ailleurs le cœur de notre cible. Celui-ci est associé à l’expression d’une comparaison ou d’une énumération, avec un tel qui peut être considéré comme conjonctif. Plus précisément, il s’agit de la locution tel que et de sa version réduite au seul tel.

Première salve

Lorsque tel est combiné avec que, la norme prescriptive impose l’accord en genre et en nombre avec le premier terme de la comparaison : une affaire telle que ce meurtre est à traiter en urgence  ; des écrivaines telles que Christine de Pizan ont donné ses lettres de noblesse au français  ; certains fruits tels que les fraises sont parfois pulvérisés à outrance. Il en va de même avec une énumération : les bêtes féroces, telles que le lion et le tigre, fascinent les enfants  ; les insectes sociaux, tels que les abeilles et les fourmis, ont beaucoup à nous apprendre.

Lorsque tel apparaît seul dans ce type d’emplois (comparaison, énumération), les grammairiens privilégient généralement l’accord avec le second terme de la comparaison : son arrivée, tel un cadeau du ciel, transforma la famille ; elle s’est enfuie, tel un éclair ; une ligne ocre traverse le tableau, tel un cri dans la nuit. Il en va de même dans des énoncés où tel signifie « comme, par exemple » : des femmes courageuses, telle ta mère, ont réussi à faire vivre leur famille.

Dans les énoncés où tel est employé seul, on considère qu’il y a ellipse d’un verbe être (ou assimilé) dans la proposition introduite par tel  : son arrivée, tel [était] un cadeau du ciel […] ; des femmes courageuses, telle [était] ta mère […]. Dans la locution tel que, le que, formant obstacle, peut favoriser l’accord de tel avec le terme qui le précède plutôt qu’avec celui ou ceux qui suivent la locution.

À côté de la cible

Ce serait mal connaître le français que de se satisfaire de ces premières observations. Un coup d’œil dans le Petit Bon Usage (2018, p. 148) brouille les cartes, avec ces deux citations illustrant des emplois de tel (sans que) comparatif : « Il bandait ses muscles, tel une bête qui va sauter. » (Saint-Exupéry, Vol de nuit) ; « Elle se balançait dans la tempête tel un panier au bras d’une ménagère. » (Minier, Glacé). À l’inverse de ce qui est attendu, Saint-Exupéry accorde tel avec le premier terme de la comparaison : d’où le masculin singulier, malgré la proximité de une bête. Minier préfère au contraire accorder tel avec le second terme, plutôt qu’avec elle, premier terme de la comparaison.

Cette variation dans l’accord de tel se retrouve dans les énumérations : tantôt le second terme est privilégié, comme dans l’énoncé il a étudié des langues exotiques, tels l’inuktitut et l’aléoute  ; tantôt, c’est le premier : je consomme des fruits de chez nous, tels la poire et la pomme. L’accord avec le second terme n’est donc pas toujours respecté, même par d’excellentes plumes. Les grammairiens n’ont pas manqué de constater ces disparités ; ils les entérinent en expliquant que l’accord de tel avec le premier terme de comparaison est influencé par la locution tel que.

À ce stade, la situation est complexe, mais pas désespérée. Las, une autre série de citations (fournies par Le bon usage, 16e édition, 2016, § 259 a 2) donne le coup de grâce. Et c’est du lourd : « Quelque chose d’un peu plus léger que tout le reste, tels que des petits pots de crème ou des poires cuites » (Flaubert, Madame Bovary) ; « Des écrivains accomplis tel que Guy de Maupassant » (Duhamel, Chroniques des saisons amères). Cette fois, c’est le comportement du tel (employé seul) qui influence celui de la locution tel que  : l’accord se fait avec le second terme de la comparaison plutôt qu’avec le premier.

Dans le mille

La règle qui prescrit l’accord de tel que avec ce qui le précède et l’accord de tel avec ce qui le suit est souvent confortée par la ponctuation, comme l’illustrent ces exemples proposés par Bruno Dewaele  : « Des pays tels que la France se sont insurgés » mais « Des pays, telle la France, se sont insurgés ». Dans le premier cas, l’absence de virgule renforce le lien de tel que avec le premier terme de comparaison, d’où l’accord au masculin pluriel ; dans le second, la virgule favorise l’association de tel avec le second terme de la comparaison, d’où l’accord au féminin singulier.

Cette ponctuation graphique – qui peut être une variation mélodique à l’oral – n’est cependant pas systématique, comme le montrent d’autres exemples cités. Et la simplicité de la règle énoncée ne réussit pas à l’imposer dans l’usage qui peine à distinguer le cas de tel que de celui de tel isolé. Force est donc de constater qu’aujourd’hui règne une joyeuse confusion dans les règles d’accord de tel (que).

Les plus rigoristes plaideront pour une nette distinction entre tel que, associé au premier terme de la comparaison, et tel, accordé avec le ou les mots qui le suivent. Les plus laxistes autoriseront le double accord en toute circonstance. Les plus pragmatiques constateront que l’accord avec le premier terme de comparaison est toujours toléré.

Vous savez donc ce qu’il vous reste à faire pour viser dans le mille…

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