«De suite», «tout de suite»: faites-vous la différence?

«De suite», «tout de suite»: faites-vous la différence?
Belpress.

Où est le problème ?

« J’arrive de suite », lance le gamin à sa mère qui s’impatiente. « Tout de suite ! » corrige celle-ci, avec l’honorable souci de léguer à sa progéniture une langue maternelle de bon aloi. Car, comme chacun sait, de suite et tout de suite ne sont pas interchangeables. Vous l’ignoriez ? Rassurez-vous : bien des francophones sont dans votre cas. Mais ce n’est pas une raison pour ignorer les circonstances atténuantes que vous pouvez invoquer face aux foudres des censeurs.

La norme prescriptive actuelle assigne à la locution adverbiale de suite le sens de « sans interruption ; d’affilée » (par rapport à une indication de temps ou de fréquence) : elle a dormi dix heures de suite  ; il ne pouvait pas aligner deux mots de suite  ; l’équipe a remporté trois matches de suite  ; ils sont venus nous voir trois dimanches de suite. Il s’agit bien de suites ininterrompues d’heures, de mots, de matches ou de dimanches.

Quant à tout de suite, il est aujourd’hui synonyme de « sans délai ; immédiatement » : il a tout de suite compris  ; j’ai tout de suite vu l’erreur  ; si cela ne te plaît pas, dis-le tout de suite. Outre ces emplois à valeur temporelle, on peut en trouver d’autres qui expriment une référence spatiale : c’est la maison tout de suite après le pont  ; tout de suite à côté de l’office de tourisme, vous apercevrez une agence bancaire.

Comment expliquer que certains francophones emploient de suite avec l’acception « sans délai » qui paraît réservée à tout de suite  ? S’agit-il, comme l’estiment certains commentateurs, d’une erreur de langue, d’un usage populaire ou d’un régionalisme ?

Une histoire déjà ancienne

Un bref coup d’œil sur l’histoire des locutions de suite et tout de suite montre que la seconde est une variante renforcée de la première. Toutes deux ont été employées initialement pour désigner une série ininterrompue. C’est le cas pour de suite, comme dans l’usage contemporain ; ce l’était aussi pour tout de suite, comme le montrent deux citations relevées par Émile Littré (Dictionnaire de la langue française, 1872). L’une est de Madame de Sévigné, dans une lettre du 16 août 1675 : « Il ne faut point d’autre livre que ces admirables lettres que je vous écris, je vous défie de les lire tout de suite » ; l’autre, de Voltaire, dans son Dictionnaire philosophique (1764) : « Un abbé Trublet a imprimé qu’il ne pouvait lire un poëme tout de suite ; eh ! monsieur l’abbé, que peut-on lire, que peut-on entendre, que peut-on faire longtemps et tout de suite  ? »

On imagine mal que ce soit un défi de lire d’admirables lettres immédiatement ; par contre, ce peut en être un de les lire sans interruption. De même pour un poème, ou pour tout ce qu’on peut faire longtemps. C’est donc bien le sens « sans interruption, d’affilée », attribué aujourd’hui à de suite, que prend dans ces citations la locution tout de suite. Parallèlement, tant de suite que tout de suite ont été employés avec l’acception « sans délai ; immédiatement », que certains réservent aujourd’hui au seul tout de suite  : Le bon usage (16e édition, 2016, § 1006 b 1 H2) relève des attestations de ces emplois à partir du 17e siècle.

On ignore pourquoi les grammairiens ont voulu, à partir du 18e siècle, réserver à de suite le sens « sans interruption » et à tout de suite celui de « sans délai ». À n’en pas douter, il s’agit d’une décision arbitraire au regard de l’histoire de ces deux locutions.

Un usage encore vivace

Qui sont les francophones qui emploient aujourd’hui encore de suite dans le sens « sans délai » ? D’après le Petit Robert (2019), cet emploi critiqué est vieux ou régional. Les « régions » (dans la terminologie du Petit Robert) sont l’Alsace et le Canada. On peut y ajouter à coup sûr le Sud de la France, ainsi que la Wallonie d’où provient d’ailleurs la première attestation du sens « sans délai » pour la locution de suite (d’après Le bon usage, ibidem).

Mais ce « régionalisme » se retrouve chez des écrivains qui n’ont pas la réputation d’employer des particularismes ou d’user d’un registre relâché : Le bon usage en relève une bonne vingtaine, pour les 19e et 20e siècles, de Taine à de Gaulle, en passant par Proust et Montherlant. Il est donc abusif de discréditer l’emploi de la locution de suite avec l’acception « sans délai » en le considérant comme un « régionalisme » : il s’agit plutôt du maintien d’un usage qui a survécu aux ukases de certains grammairiens.

Ajoutons que certains francophones déclarent distinguer les deux locutions, dans un contexte temporel, du point de vue du délai qui s’écoule avant l’action. La locution de suite impliquerait un (très) court laps de temps : « sans grand délai ; dans un instant ». Quant à tout de suite, il signifierait « sans aucun délai ; immédiatement ». Si cette distinction assez ténue est avérée, elle est dans le droit fil de celle qui a pu exister autrefois entre le simple de suite et sa variante renforcée tout de suite.

Lorsque le site de l’Académie française prétend qu’il faut « se garder de dire je reviens de suite, qui n’a guère de sens », il recourt à un argument fallacieux : dans ce contexte, personne ne pense à dire : « je reviens sans interruption ». Mais la palme de la mauvaise foi revient à Paul Dupré (Encyclopédie du bon français […], tome 3, 1972, p. 2 465), qui écrit : « La concierge dit je reviens tout de suite, mais elle croit que “ça fait mieux” d’écrire qu’elle revient de suite. » Et le puriste d’ajouter tout de go : « Avaliser cet emploi, ce serait avaliser la sottise prétentieuse. »

Et si la sottise prétentieuse n’était pas là où certains la placent ?

ADDENDUM

Et si tel était en passe de devenir invariable ?

Dans un commentaire du billet de la semaine passée consacré à l’accord de tel, Guy Baudoux voit dans certains exemples cités un changement de classe pour tel, lequel deviendrait un adverbe ou une conjonction et ne connaîtrait donc plus d’accord en genre et en nombre.

Cette analyse rejoint celle du Bon usage (16e édition, 2016, § 259 a 2) à propos de quelques (rares) emplois de tel « laissé invariable, comme si c’était l’adverbe ainsi ou comme ». Ce serait le cas dans cette citation de Rimbaud (Une saison en enfer) : « Ma race ne se souleva jamais que pour piller : telles loups ». Ou dans celle-ci, de Montherlant (Le songe) : « Dignes seulement d’être tués à coups de pierres, tel jadis les hermaphrodites ».

L’invariabilité de tel serait une simplification bienvenue pour d’aucuns…

Sur le même sujet
France
Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+

Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

1€ pour 1 mois
J'en profite
Je suis abonné et
je dispose d'un compte
Je me connecte
1€ Accès au Soir+
pendant 24h
Je me l'offre
Je suis abonné et
je souhaite bénéficier du Soir+
Je m'inscris
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct