Vous avez de ces mots: «trop», c’est «très»?

Vous avez de ces mots: «trop», c’est «très»?
D.R.

Trop beau

Fin avril, je lis sur Twitter le gazouillis suivant  : « La meuf à côté de moi dans le bus elle a des trop beaux cheveux, du coup moi je trouvais ça gentil de lui dire donc je lui dis“ j’adore tes cheveux ils sont trop beaux elle me répond quoi ? » Le même jour, un lecteur de cette chronique m’invite à commenter l’emploi abusif de trop employé pour très, en particulier chez les jeunes. Cette coïncidence est un signe du destin : plus question de différer la rédaction d’un billet sur ce sujet, réclamé par d’autres lecteurs depuis belle lurette.

N’attendez pas que je fasse chorus avec ceux qui exigent l’abolition de cet usage, souvent présenté par les zélateurs de la bien-pensée linguistique comme un tic de langage d’apparition récente. D’abord, parce que, du point de vue de son origine, cet emploi est bien moins récent qu’on ne le pense ; ensuite, parce que cette chronique a pour ambition de faire mieux comprendre le français d’aujourd’hui et non de fustiger des tours jugés fautifs ou crispants.

L’intérêt du tweet relatif à la meuf aux « trop beaux cheveux » est d’illustrer le cœur du débat : tout indique qu’il y a là un compliment – même si la meuf y est restée insensible – et qu’un certain nombre d’entre nous écriraient plutôt qu’elle a de très beaux cheveux. Je suis sûr que bien d’autres exemples vous viennent à l’esprit, comme l’appréciation enthousiaste de votre ado qui s’exclame : « c’est tro p classe  ! » ou l’annonce de la parution du Petit Robert 2020, dans un tweet de Riad Sattouf  : « Trop content de vous présenter LE PETIT ROBERT 2020 dont j’ai réalisé la couverture ! »

Trop juste

Au risque de décevoir les personnes par trop rétives à l’emploi de trop pour exprimer un haut degré, je me dois de rappeler que cet usage est aujourd’hui avalisé par les dictionnaires usuels comme le Petit Larousse ou le Petit Robert, ce dernier l’associant explicitement au « langage des jeunes ». On aura beau jeu de m’objecter que les lexicographes ne sont pas des références absolues en matière de norme ; il n’empêche qu’ici les dictionnaires entérinent une évolution qui s’est imposée chez de nombreux francophones – et pas seulement chez les jeunes.

Évolution qui ne date pas d’il y a quelques années, au demeurant. Le Trésor de la langue française nous fournit d’intéressantes citations d’auteurs (Maupassant, Feyeau, Sartre) qui montrent que trop est synonyme de très depuis des décennies, que ce soit dans des formules de politesse (vous êtes trop aimable), dans des tours affectueux (il est trop mignon) ou dans des appréciations (c’est tro p drôle ! c’est trop con !). Vous en trouverez d’autres exemples dans des blogs qui abordent le sujet avec à-propos et humour, comme celui de Franck Doutrery.

Mais, me direz-vous, ce sont des formules que j’utilise au quotidien ; sans pourtant confondre très et trop comme dans « de tro p beaux cheveux ». Sans doute, mais il est incontestable que trop, dans les citations du Trésor de la langue française, exprime un haut degré (comme très), et non un excès. Ce qui est récent est donc plutôt l’emploi intensif de cette acception, dans des contextes où très s’imposait naguère. Les jeunes d’aujourd’hui ont hérité cet usage de leurs aînés et l’ont amplifié, parfois de manière jugée trop systématique.

Mais, pourriez-vous rétorquer, dans ce « vous êtes trop aimable », trop a bien le sens de « à l’excès ; plus qu’il ne faudrait » ; et c’est une modestie plus ou moins sincère qui fait refuser le compliment jugé excessif. Cette explication est admissible dans le cas d’une parole aimable à l’adresse de quelqu’un, mais elle cesse d’être pertinente dès qu’on émet un jugement ou un constat subjectif : c’est trop bête désigne une situation bête à un (très) haut degré, et non bête à l’excès ; il est trop mignon désigne une personne très mignonne, et non mignonne outre mesure.

Trop ancien

Des tours qui nous paraissent récents peuvent avoir une longue histoire derrière eux. L’emploi de trop pour exprimer un haut degré est attesté, non depuis quelques années, ni même depuis quelques décennies, mais depuis des siècles. Le bon usage (16e édition, 2016, § 993 H8) en répertorie des attestations depuis le 13e siècle, chez Adenet du Roi, et ensuite chez Joinville, Villon, Ronsard et Molière. Plusieurs parlers régionaux l’ont conservé, ce dont témoignent en français des auteurs comme Sand ou Pourrat.

L’emploi de trop au lieu de très dans le français contemporain n’est toutefois pas la simple continuation d’un usage antérieur. Son caractère exponentiel a été souligné par les plus fins observateurs de la langue française, dès 1950 dans le cas de Jacques Pohl. Mais on relèvera que ce dernier l’associe, non aux jeunes générations, mais à un style d’expression : « Dans le langage snob ou affecté de certaines classes sociales, trop n’a parfois qu’une valeur de superlatif absolu. » (Témoignages sur le lexique des parlers français de Belgique, 1950, vol. 15/2, p. 104).

Quoi qu’il en soit, cet usage se fonde sur des antécédents séculaires, avec une similitude de fonctionnement qui écarte les soupçons sur la pertinence sémantique de cette prétendue « manie ». Pourquoi heurte-t-il nombre de francophones ? Sans doute en raison de son caractère récurrent. Mais aussi parce que, en matière de langue, nous éprouvons parfois des difficultés à accepter les changements que nous voyons à l’œuvre chez nos contemporains, le plus souvent des jeunes générations.

S’il ne nous est pas demandé de modifier nos pratiques linguistiques, n’imposons pas trop vite les nôtres à celles et ceux dont dépend l’avenir du français. C’est vrai, quoi ! Trop is te veel…

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