PTB: un 1er mai en 2035

© Le Soir/Mathieu Golinvaux
© Le Soir/Mathieu Golinvaux

Charleroi, mardi 1er mai 2035

« Le spleen n’est plus à la mode, c’est pas compliqué d’être heureux ». Je fredonne au volant de ma Golf R Volkswagen bleue de 2023. J’utilise rarement la voiture sauf pour du co-voiturage comme aujourd’hui. Nostalgie diffuse « Tout Oublier » d’Angèle en duo avec Roméo Elvis. Titre d’octobre 2018. Mes pensées se faufilent vers le passé alors que je rêve sur la route pour aller chercher mes camarades Lisa, Élisa et Marie. La radio Nostalgie porte définitivement bien son nom. 2018 ! Où étais-je cette année-là ? Je me souviens : j’avais 30 ans, vendeuse, conseillère beauté dans un Planet Parfum, je cherchais ma voie après ma rencontre avec Bernard. Bernard… Un virage dans ma vie. Une effervescence sociale avait pris la Belgique et toute l’Europe de court. Les gilets jaunes occupaient des ronds-points pour revendiquer un meilleur pouvoir d’achat. Le mouvement, inspiré d’une vague de protestation française, trouvait son écho en Belgique. Une taxe supplémentaire sur les carburants représentait la goutte d’eau qui avait fait déborder le vase. Les gens, précarisés par des années de politiques libérales, en avaient marre de ne pas pouvoir joindre les deux bouts et de payer, encore et toujours. Ils manifestaient leur colère semaine après semaine. C’est dans cette agitation politique, qu’en février 2019, près de vingt mille jeunes manifestaient pour le climat aux quatre coins de la Belgique. Issue d’un milieu pauvre, ouvrier, endetté, j’étais politisée depuis toute jeune. Chose qui devenait de plus en plus rare. Mon père, d’origine grecque, pleurait en évoquant de la littérature classique. Ému, il parlait souvent de son père, prisonnier politique en Grèce dans les années 60. Il aimait raconter, à qui voulait bien l’écouter, que ce père avait mangé une cinquantaine de viennoiseries sous les airs ébahis des gardiens de prison qui l’avaient mis au défi de tout manger rapidement, sans vomir. De gauche par héritage, mon père m’a initiée toute petite aux valeurs de solidarité, de justice sociale, d’égalité, d’humanisme et de laïcité. Néanmoins, victime à la fois de la reproduction sociale et d’autre part, du capitalisme hyper-sexualisant aliénant pour les femmes – je dévorais les magazines féminins –, je m’étais formée très tôt aux délires fantaisistes liés à la beauté féminine. J’adorais vernir les ongles de ma sœur, coiffer ma mère, épiler ma cousine, conseiller ma grand-mère sur un parfum et me maquiller. C’est enthousiasmée par les stéréotypes patriarcaux sur la beauté que je me formais à l’esthétique en 2005. Les jeunes filles que je fréquentais aux cours se réservaient des « minutes de cerveau disponible », selon l’expression formulée en 2004 par Patrick Le Lay, alors président-directeur général du groupe TF1, en regardant la cinquième saison de la « Star Academy » et en lisant Voici. Je n’échangeais jamais sur des sujets sociétaux avec elles. Non pas parce qu’elles étaient bêtes ; simplement, parce que tout était fait dans la société pour qu’on ne s’intéresse pas au monde autour de nous autrement que par le prisme consumériste du « star system ». C’était l’époque du « quart d’heure de célébrité » warholien pour toutes et tous.

On n’échappe néanmoins jamais au joug familial. De loin, je continuais de suivre l’actualité politique nationale et étrangère pour apporter de l’eau au moulin paternel. Début 2019, j’étais fascinée par la verve et l’élan vital d’Anuna De Wever, jeune activiste de dix-sept ans, en faveur d’une politique climatique cohérente et forte.

Aujourd’hui, elle est ministre de l’environnement, une des plus jeunes de l’histoire des gouvernements belges. Nous sommes le 1er mai 2035 et c’est jour de fête. Qu’elle soit interdite ou fériée, cette journée de lutte internationale puise son origine dans l’histoire du mouvement de gauche, ce qui, au-delà des simples revendications, lui confère une véritable quête d’émancipation et de liberté. Mon père m’avait raconté l’histoire : le samedi 1er mai 1886 à Chicago, les syndicats américains avaient organisé un mouvement pour revendiquer une journée de 8 heures. Des ouvriers sont morts suite à des affrontements avec la police. En 1889, le congrès de l’Internationale Socialiste réuni à Paris décidera de consacrer chaque année la date du 1er mai : journée de lutte à travers le monde.

Depuis que la rue a crié sa colère il y a environ seize ans, la société a bien changé. Les mouvements sociaux à l’œuvre depuis fin 2018 ont généré une prise de conscience collective : le capitalisme était nocif. Nous n’en pouvions plus. L’heure était à une planification écologique, des revenus minimums décents, des charges de travail diminuées, davantage de taxes pour les millionnaires. Un programme collectif et populaire avait vu le jour : la semaine de 30 heures afin de consacrer du temps à la musique, au sport, à la culture ou simplement à être ensemble, des soins de santé et des transports en commun gratuits, des villes neutres en carbone, des référendums d’initiative populaire, un marché locatif plus équitable, plus abordable et plus accessible, un système scolaire socialement mixte avec une place assurée, une absence d’impunité envers le racisme, le sexisme, l’homophobie et toute forme de discriminations. Autant d’objectifs, enfin presque atteints, aujourd’hui. De grands bouleversements sont en marche depuis 2019. La mise à mal des logiques capitalistiques a pris du temps mais entraîne un vivre ensemble positif pour l’ensemble de la population. Il reste néanmoins encore de nombreux défis à relever. Mais la base s’est fait entendre. Le peuple a demandé une meilleure répartition des richesses et une contribution plus forte du grand capital. C’est chose faite : les mouvements sociaux ont gagné le rapport de force avec le pouvoir en place.

C’est Bernard qui m’a entraînée dans une aventure politique plus concrète. Je l’ai rencontré, à 30 ans, lors d’une manifestation pour une prise de conscience en faveur de la planète. Marie, ma meilleure amie, m’avait embarquée à cette manif et je m’y étais rendue en traînant les pieds. Elle m’a présenté Bernard. Petit, un peu rondouillard, le crâne parsemé de rares cheveux d’un blond vénitien ; il avait l’air un peu ridicule. Il a 34 ans et travaille au sein d’un syndicat. Mon attachement aux valeurs syndicalistes s’est atténué avec le temps. Bref, il n’a rien pour me plaire. Seulement, à croire que l’adage populaire s’avère exact : « Femme qui rit, à moitié dans son lit », son humeur légère me séduit. Je m’observe, le regard complice, chercher à lui plaire en chipotant à mes cheveux, la tête légèrement inclinée vers lui, le sourire malicieux telle une collégienne à l’acné fraîchement débarqué. Bernard, en plus d’être drôle, s’avère un contradicteur particulièrement efficace. Cultivé, doté d’un talent appréciable pour la rhétorique, je retrouve la verve culottée et entraînante de mon adolescence.

Bernard est un vrai tendre. Ce soir-là, il ne m’a pas « baisée » ; il m’a fait l’amour comme s’il tenait un joyau dans les doigts, des doigts craintifs et attentionnés. Un amant tendre et maladroit, qui a achevé de me conquérir. Très vite, nous nous sommes installés ensemble. Un couple, malgré mes peurs : je me savais abandonnique et fragile, prête à tout moment à me noyer de nouveau dans la dépression, maladie dont j’ai souffert à la vingtaine.

Bernard m’a initiée aux luttes sociales. Il m’a expliqué que les revendications des travailleurs appelaient à des grèves et des manifestations. Qu’il n’y avait pas d’autre voie que celle du combat contre le gouvernement et le grand capital. Que c’était par la base que des changements sociétaux pouvaient avoir lieu. Je commençais donc à militer de plus en plus en sa compagnie. Bernard était une rencontre capitale. Non pas qu’il était le prince charmant, l’homme sauveur. Il s’agissait simplement d’une belle rencontre. Ça aurait pu être une femme. C’était un homme. Dont acte. Il me parlait de Marx. Il le citait : « L’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Je découvrais en ce philosophe des lumières un féministe avant-gardiste ce qui n’avait rien pour me déplaire. Il écrivait, par exemple ; « Dans la famille, l’homme est le bourgeois ; la femme joue le rôle du prolétariat ». J’étais amoureuse de Bernard et prête à le suivre.

Après les coups de poing politiques venant de la rue fin 2018 – début 2019, la fête du travail a pris une ampleur encore plus significative. Le 1er mai est devenu la fête du vivre-ensemble, du collectif, des mouvements sociaux. La fête des petites gens. Notre fête. Aujourd’hui, tout le monde défile. Depuis qu’on a instauré en Belgique la semaine de 30h, c’est toute la société qui profite d’une vraie bouffée d’oxygène. La plupart des gens sont moins stressés et mieux dans leur peau. Grâce à cette mesure, nous avons laissé derrière nous l’épidémie du surmenage, des burn-outs et des agendas surchargés. Nous avons fait en sorte que les gens puissent être un peu plus maîtres de leur temps et gérer leur santé, leurs relations et leur vie en général.

Il est 10h30 lorsque j’arrive à notre point de rencontre en ce mardi 1er mai 2035 : Lisa, Marie et Élisa m’attendent devant le Lucky-Luke du parc de Charleroi. Elles sont heureuses de me voir. Nous rions, nous embrassons et nous dirigeons vers le Rockerill, une usine reconvertie en salle d’événements, installée sur le site des anciennes forges de la Providence. Il est prévu qu’à 11h, Mochélan, le rappeur-poète carolo, débute les festivités.

Comment en est-on arrivé là ?, me dis-je arrivée au Rockerill. À cette ébullition du peuple, à cette foule motivée, les yeux dirigés vers un présent apaisant et un avenir encore meilleur ? Grâce à la rue. À la riposte. Aux grèves. Aux manifestations. Aux mouvements sociaux de masse. La rue a gagné son pari : de nouvelles conquêtes sociales, démocratiques et environnementales ont été arrachées. Avec des soins de santé gratuits, des pensions qui permettent à tous nos aînés de vivre dignement, des référendums contraignants, le développement d’une vraie industrie verte du renouvelable ou de transports en communs de qualité et accessibles à toutes et tous. Mais, plus important encore, c’est surtout le fatalisme – cette indécrottable idée que le monde était injuste et que rien ne pouvait changer – qui avait été battue en brèche.

Qui l’aurait cru au début de ce siècle qu’une autre société était possible ? À l’époque, les économistes libéraux radicaux de l’École de Chicago répétaient en boucle qu’il n’y avait pas d’alternative. Ils avaient fixé un cadre, fermé toutes les issues, et fait en sorte que tout le monde pense bien à l’intérieur de ce périmètre. Sur les tables du campus de la faculté d’économie, ces Chicago boys avaient dessiné une nouvelle vision de société. Claire et simple : tous les problèmes du monde étaient dus à l’État. La crise ? Supprimez les plus hauts barèmes fiscaux. Les besoins en logement ? Démantelez le logement social. Les émissions de carbone ? Cotez-les en bourse. Les mauvaises écoles ? Privatisez l’enseignement, et les crèches aussi. L’associatif ? Finissez-en avec l’action collective et l’émancipation, et remplacez ça par des institutions caritatives. Le chômage ? Un signe d’échec personnel. Le burn-out, les problèmes psychiques, la pauvreté : c’est votre faute, bien fait pour vous ! En un tour de main, la société avait disparu, et plus personne ne parlait de solutions structurelles. Génial, non, ce marketing de l’École de Chicago ? C’était sans compter sur la force des travailleurs, sur l’élan de survie du peuple. Je passe mon bras autour de Marie : nous y sommes. Le 1er mai 2035. Le chanteur déclame : « On est une ville d’ouvriers, une ville de travailleurs. (…) dans notre ville y’a d’la gaîté, dans notre ville y’a du cœur ». Marie me fait un baiser sur le front. Nous sommes en harmonie. La joie nous étreint de sa douce chaleur. Nous faisons table rase du passé. Les damnés de la terre sont debout. La terre n’appartient qu’aux hommes. Et aux femmes. Le soleil brillera toujours.

Retrouvez le podcast réalisé par Radio 27 à partir de ce récit sur le lien suivant : https://www.mixcloud.com/radio27_be/les-lendemains-quils-imaginent-ptb/

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