PS: le temps du choix, le choix du temps

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A celles et ceux de ma tribu, qui sont partis trop tôt, à celles et ceux qui nous rejoindront

Tamines – 1920 – un peu plus d’un an après le vote unanime par la Chambre des Représentants du suffrage universel masculin. Le soir va tomber. Romain est épuisé. Il ne se souvient même plus vraiment de l’heure à laquelle il est parti travailler hier matin. Tailleur de pierre de père en fils, il travaille dans de meilleures conditions que ceux qui vont au charbon. Mais il sent déjà que ses bronches crissent, même au printemps. Par temps humide, ses os et ses membres lui rappellent les charges lourdes qu’il transporte d’un poste à l’autre, sans répit, si ce n’est le temps de réaliser les tailles d’ornement. Il est déjà sourd comme un pot, mais Jeanne, sa femme, n’ose pas lui faire remarquer que cela empire, tant il est chatouilleux sur la question…

Il passe, plus vite qu’à l’accoutumée, devant le café où se pressent les potes qui travaillent aux chemins de fer et aux hauts fourneaux. Romain trottine vers la maison en espérant croiser les enfants. Il a dans sa poche un papier plié avec le plus grand soin. C’est « La Gazette ». Comme il ne sait ni lire ni écrire, il se répète en boucle les phrases contées par le chef d’atelier. Dès son entrée, une petite blonde malingre lui saute au cou, Eliane, 7 ans. Camile, 17 mois, pleurniche pour ne pas se laisser oublier à l’approche du souper.

Romain déplie délicatement l’article qu’on lui a permis d’emporter, car il a fini dans les temps les 23 volumes art déco et néoclassiques de la devanture d’un nouvel édifice. Avec un air de triomphe, il montre à Eliane l’article et la photographie.

– Si vous le reconnaissez, on ira se promener au bois de Soleilmont le mois prochain.

Tout le monde le regarde avec des yeux ronds. Ils sont suspendus à ses lèvres.

– C’est Jules Destrée. C’est lui qui a fait construire l’École professionnelle. Là où s’est déroulée l’Exposition de 1911. Votre grand-père, Gabriel, y a travaillé avant la guerre. Il est écrit que « le Marcinellois s’occupera des Arts, des Sciences et de l’Instruction Publique. C’est le premier socialiste, le premier laïque, à occuper cette fonction. Le Ministre s’engage à ce que l’État devienne le garant d’une école pour tous ». En 1895, Jules Destrée a réclamé la gratuité de l’instruction obligatoire.

Concentré, Romain répète les phrases qu’on lui a lues auparavant.

– Dès que vous obligez l’enfant à aller à l’école, il faut que l’écolage ne coûte rien, que ce soit un service public. N’oublions pas que la gratuité, ce n’est qu’un mot ; en fait, la dépense est toujours payée par quelqu’un ; instruction gratuite signifie plus exactement instruction payée par l’État. Le minerval ne peut être la solution pour que l’instruction soit accessible à toutes les bourses. C’est l’impôt qui doit servir à payer ce service public d’intérêt général.

Jeanne se lève pour porter à table la soupe patates-girofles.

– « Pour tous », est-ce à dire que les fils de médecins, d’architectes et de banquiers iront gratuitement à l’école ?

Romain répond en regardant sa fille d’un œil rieur :

– Non, « pour tous », cela signifie que Camile comme Eliane apprendront, eux aussi, à lire et à écrire. S’ils s’appliquent, ils deviendront peut-être même instituteur et infirmière.

Revigoré par la chaleur giroflée, Romain raconte alors l’histoire de Clément, un ami de la famille, un des révoltés de la Virginette. Ce mineur est décédé avant d’avoir connu son 34e hiver, comme beaucoup d’autres à l’époque, sauf que lui est mort sous le feu des soldats dépêchés par les bourgeois à Roux, en 1886. Romain se redresse sur son tabouret :

– À l’époque où l’on m’a raconté cela, j’étais à peine plus grand que toi, Eliane. Je ne comprenais pas tout. Je me souviens, ou alors on m’a raconté… je ne sais plus exactement, de la pauvreté, de la crasse et de l’air torve des ouvriers avinés. Mon père et ses compagnons travaillaient, sans trêve ni relâche, parfois jusqu’à tomber de fatigue. Beaucoup d’autres enfants du quartier accompagnaient déjà leur père ou leur mère au travail. On n’avait pas de quoi s’acheter à manger. Quand votre grand-père parlait de Clément, c’était toujours un grand moment. Il paraît qu’il faisait de si longues phrases que parfois, même lui en oubliait la chute. Clément était courageux, mais c’est vrai que souvent « même propre, il était tout rouge de gnôle » comme disait mémé. Votre grand-père, il disait que « c’était la seule façon de tenir le coup ». Avec les gars de la guinguette, ils étaient toujours en train de causer. Ils disaient qu’on était moins bien traité que les animaux des notables. Ils voulaient qu’on réduise les horaires de travail et qu’on ait de quoi s’acheter à manger. Clément, il disait tout le temps, « un gamin de 7 ans ça n’a rien à faire ni à l’usine ni à la verrerie et encore moins à la mine ». Les autres, ils rigolaient de ça, paraît. Comme il y avait pas assez d’argent, ils disaient qu’est-ce qu’on peut faire d’autres ? Clément, il répondait, ce n’est pas en les envoyant comme canaris qu’on va les sortir de la misère. En plus, ce n’est pas pour ce qu’on les paye, les femmes et les enfants. Est-ce que parce qu’ils rapportent moins, leur vie vaut moins la peine d’être vécue ?

Jeanne berce Camile machinalement en baillant.

– Il faut savoir que si votre père est aujourd’hui l’un des meilleurs artisans, c’est aussi parce qu’il a pu apprendre son métier avec des compagnons. Ce qu’il faut retenir les enfants, c’est qu’après l’émeute où Clément est mort, avec d’autres, on a compris qu’il ne servait à rien d’avoir peur. Nous serions toujours les plus fragiles, dans l’argent comme dans la force, si nous n’arrivions pas à nous organiser collectivement pour supporter les revers de la vie. Nous devrions résister ensemble et pouvoir gagner le droit de vivre dignement. Avant la guerre, on n’avait pas le droit de vote non plus, seuls les hommes riches pouvaient voter.

Et Romain d’ajouter :

– Nos délégués, d’autres gars comme Clément, passaient chez nous pour nous inviter à rejoindre le POB, Parti Ouvrier Belge. Je me souviens, il y avait Alphonse, de la société de secours mutuels, et surtout Serge, de la coopérative, qui nous apportait souvent à manger après la distribution. Après cela, les choses n’étaient plus comme avant. L’entraide s’organisait au-delà de la famille, par quartier, par profession et par coopérative. On a réglementé le travail des femmes et des enfants, interdiction du travail industriel pour les enfants de moins de 12 ans, limitation de la journée de travail à 12 heures pour les jeunes entre 12 et 16 ans et, enfin, interdiction du travail nocturne pour les garçons de moins de 16 ans et les filles de moins de 21 ans.

– C’est aussi grâce aux événements de 1886 qu’on a compris qu’on n’était pas seuls, en Belgique, à vivre avec trop peu, précise Jeanne. C’était comme cela aussi pour les ouvriers en France, en Allemagne et aux Pays-Bas. À l’époque, on a compris qu’il fallait un moment où se rassembler, en des lieux différents, mais ensemble dans la lutte, pour réclamer la journée des 8 heures de travail, 8 heures de détente et 8 heures de sommeil. On a appelé cela la « fête du travail », c’est le 1er mai, que vous connaissez ?

Eliane lutte pour ne pas s’endormir, ce n’est pas tous les jours qu’on lui raconte des histoires comme cela.

Romain s’étire et conclut :

– Allons nous coucher, demain est un autre jour. Je vous raconterai comment Rosa Luxembourg, une révolutionnaire allemande, parlait de nous, en disant « le prolétariat européen doit apprendre à parler belge ».

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Heers – 2019 – Mia presse les enfants pour qu’ils soient à l’heure à l’école. Abel et Esteban sont en secondaire, respectivement en 1ère et en rhéto. Ce matin-là, il y a quelque chose de frais dans le fond de l’air. Infirmière depuis une quinzaine d’années, Mia a vu le temps se raréfier. Sans crier gare, on lui a demandé de faire plus avec moins et plus rapidement. Elle a du mal à suivre les horaires imposés, où l’on minute le temps accordé à l’autre pour une toilette ou pour un soin.

Le temps qu’elle peut consacrer à sa tribu, comme elle aime à l’appeler, est lui aussi minuté. Elle aimerait qu’on passe collectivement à la semaine des quatre jours, sans perte de salaire, pour vivre mieux. Il y a quelque chose d’incandescent dans son organisation des tâches quotidiennes. En 3e primaire, Mia a dû choisir une fable à réciter. Son choix s’est alors porté sur « La cigale et la fourmi » de Jean de La Fontaine. C’est à cette époque que Mia a décidé d’être plus fourmi que cigale. Depuis, elle construit avec ardeur un foyer pour ses enfants, en essayant de leur donner la meilleure éducation possible et d’être à l’écoute des autres dans la vie comme dans son métier.

Avec son mari, elle a acheté une petite maison dans le village de Heers, dans le Limbourg, fin des années nonante. Aujourd’hui, André est cadre dans une société d’agro-alimentaire. Il a fait peu d’études mais s’est montré particulièrement persuasif et opiniâtre, tant et si bien qu’on lui a confié quelques responsabilités. André se vit plus cigale que fourmi, mais cela, c’est une autre histoire. Ils ont, moyennant des exceptions circonstanciées, placé l’essentiel de leurs économies dans une « valeur sûre », Arco. C’est du moins ce qu’on leur avait laissé entendre.

Pour eux, au moment de « la crise financière » et du « plan de sauvetage des banques », on a récompensé « les cigales spéculatrices » et décidé d’opprimer « les fourmis travailleuses » en leur imposant l’austérité. On a réduit drastiquement les investissements pour la collectivité. On a fait des coupes sombres dans les services publics, le patrimoine de chacun, y compris de celles et ceux qui n’en ont pas. Les choses se sont organisées comme cela, rembourser l’emprunt de la maison, travailler, s’occuper des enfants et regarder la télévision. Les communications se sont accélérées et les canaux démultipliés.

Tous deux se sont vus sommer, avec beaucoup d’urbanité, de remplir des fiches de prestations. Dans leurs univers respectifs, il ne convient plus seulement de faire. Il faut aussi justifier qu’on fait. Les « feuilles du temps », plus couramment appelées « time sheet », sont autant d’asservissement des corps et des esprits. Avant, ils faisaient déjà des rapports, mais la digitalisation a rendu tout cela plus immédiat et plus interconnecté. Paradoxalement, les échanges, de vive voix, entre eux se sont distendus. Mais tout le monde met cela, de bon compte, sur le cycle de vie de chacun.

La maison familiale est située à proximité des champs. Mia est extrêmement préoccupée par l’effet des perturbateurs endocriniens, l’utilisation intensive des pesticides et des fongicides. Enfant, elle se souvient que la faune et la flore emmenaient leur lot d’insectes en toute saison. À l’époque, Maria, sa mère, lui racontait déjà comment chaque espèce a son utilité. Les vers de terre, par exemple, participent à fertiliser la terre et à faire se mélanger les différentes strates. Elle se souvient. Avant qu’Abel n’apprenne à marcher, il était fasciné par les papillons. Elle le voyait déjà entomologiste, étudiant les insectes. À l’âge de 5 ans, Abel s’était lancé dans l’élevage d’une colonie de fourmis dans le grenier jusqu’à ce qu’André y mette le holà. En y repensant, Mia s’aperçoit qu’il en va pour les papillons, les pucerons et les coccinelles, comme pour le temps : ils se sont raréfiés.

Tout son labeur durant, Mia a fait du sport, mangé des légumes et des fruits, n’a jamais fumé et peu bu. Après son premier cancer du sein, elle a fait passer toute la famille « au bio » et a commencé à mettre du curcuma et des brocolis dans tout, ou presque. Comme infirmière, Mia sait que l’alimentation est un vecteur de santé important. D’ailleurs, elle aimerait qu’à l’école, chaque enfant dispose d’un repas chaud gratuit par jour. Elle soutient aussi que les consultations chez le généraliste, de première ligne, devraient être accessibles à tou.tes et donc gratuites. Comme on le sait, la gratuité a un coût. Ce coût serait pris en charge par nos impôts.

Les différents scandales de l’industrie alimentaire ont durablement affecté leur quotidien. D’abord, André a manqué perdre son emploi à plusieurs reprises : vaches folles, pestes porcines, scandale de la dioxine, viande de cheval et plus récemment « Veviba ». Ensuite, ils ont adopté le flexitarisme. Ils ont décidé de manger plus de légumineuses et d’entretenir un petit potager avec quelques poules. C’est un des avantages de la ruralité, l’espace. Encore aujourd’hui, ils se félicitent d’avoir opté pour une maison à la campagne. André espère que les mandataires politiques s’engagent pour la densification du bâti, afin de contrer l’étalement urbain et de conserver les espaces verts et la biodiversité. Pour Mia, l’important, ce sont les contacts avec les gens et cela passe aussi par le logement. Elle aime bien l’idée de l’habitat groupé solidaire, « l’habitat kangourou » comme on l’appelle, et ça l’a fait rire la première fois qu’elle l’a entendu. Mia s’est imaginé une maison dans la poche d’une autre, avec beaucoup d’amour et de chaleur tout autour.

Quand elle a l’occasion de s’arrêter quelques instants pour respirer et réfléchir, Mia mesure combien leur bonheur est fragile. De plus en plus fragile. Mais, c’est la révolte de ses enfants qui a fini par lui ouvrir les yeux. Fascinés par les écrans, Esteban comme Abel semblaient s’être distanciés de la Terre et du vivant. Mais à Noël, cette année, il y a eu un déclic suite à un reportage sur Greta Thunberg et le mouvement suédois « Skolstrejk för klimatet ». Abel est à présent survolté. À chaque occasion, il explique : « on ne peut plus ignorer la disparition des insectes. Après l’augmentation des crues, des typhons et les canicules, on ne peut pas faire comme si de rien n’était ».

Son frère, en sciences fortes, s’intéresse beaucoup à l’acidité des terres arables et l’incidence du climat sur l’ensemble des composantes de nos vies. C’est lui qui prend l’initiative de contacter Anuna et Kyria via les réseaux sociaux. À la trêve des confiseurs, la cellule familiale s’est transformée en ruche pour activistes climatiques en herbe. Esteban et Abel invitent tous les voisin.es. Les choses s’organisent instinctivement.

À la rentrée, les élèves partent en grève. Ils participent aux différentes manifestations « Youth for Climate ». Leur enthousiasme et leur détermination sont autant d’occasions pour leurs professeur.es d’approfondir ensemble un certain nombre de sujets.

À la stupéfaction (quasi) générale, on apprend que la Belgique compte pas moins de quatre ministres de l’environnement, un.e par région et une ministre fédérale, au bilan bien morne. Toujours est-il que le mouvement belge d’école buissonnière pour le climat, lancé et relayé au départ par les étudiant.es flamand.es, est rapidement suivi par les élèves de la Communauté française, un front commun spontané. Les professeur.es de langues emboîtent le pas. Les leçons portent sur les enjeux climatiques et la nécessité de concilier justice climatique et justice sociale. Il apparaît à tou.tes que, pour le climat comme pour l’avenir du vivant, la question n’a ni frontière institutionnelle ni communautaire. Il faut coopérer et construire des convergences afin de répondre à l’urgence.

À l’Athénée Charles Rogier, la prof d’économie explique :

– Le choix d’un modèle économique est un choix politique. Il est essentiel d’intégrer de nombreux éléments, d’avoir une vue globale, une approche systémique, c’est-à-dire envisager les choses comme un tout. Le système ultralibéral n’est plus tenable. Chaque choix de production et de consommation a un impact sur les ressources qu’on peut allouer en termes de temps, d’énergie ou encore de moyens. Nos ressources sont par essence limitées. La croissance infinie et le capitalisme forcené sont les choix du passé. L’avenir passe par une meilleure allocation des moyens aux potentialités des « biens communs » (l’air, l’eau, le soleil, le sable, etc.) et des « services communs », dont notamment les hôpitaux, les transports, les infrastructures sportives et culturelles, mais aussi les écoles et les universités. Cela s’appelle aussi les services publics, en fait.

À l’Athénée de Tongres, le prof de physique n’a jamais eu autant d’attention que lorsqu’il a expliqué à la mi-janvier les différents types d’énergie :

– Il y a l’énergie de la gravitation, comme dans les barrages hydrauliques. L’énergie cinétique liée au mouvement des masses, utilisée notamment dans l’éolien. L’énergie fossile dont il faut se distancier, car son extraction comme sa combustion produisent des externalités négatives. Il faut organiser notre autonomie avec des techniques durables, qui favorisent l’emploi d’énergie renouvelable et donc illimitée. Toutefois, il faut tenir compte du coût environnemental de la conception et la production des modes d’exploitation d’énergie renouvelable. Si on choisit de moins polluer d’un côté, ce serait un non-sens d’utiliser des outils dont la production elle-même est trop polluante. Il convient d’avoir une approche systémique. On ne peut pas reproduire les erreurs passées comme avec le photovoltaïque, dont on paye encore la facture aujourd’hui. Nous devons interroger la viabilité de nos infrastructures nucléaires. On doit organiser la transition. Nous devons mettre en œuvre des plans d’investissement, de recherche, de développement et de déploiement des potentialités de l’énergie thermique et géothermique notamment.

Ces informations phosphorent de grappes en grappes. À la maison ce soir-là au moment du souper, on éteint la télévision. Esteban relate sa leçon et insiste sur la nécessité de décarboner nos usages et notre économie. Les semaines suivantes tous les mercredis, à l’école ou dans les ruches familiales, on s’active. On prépare des pancartes. On organise les actions du lendemain.

Esteban et Abel prennent le train pour rejoindre les différents points de ralliement à Mons, à Anvers, à Gand, à Louvain-la-Neuve et à Bruxelles. Les mobilisations sont festives. Esteban rencontre Tao, qui habite la Cité de Fer située le long de la Meuse. Ensemble, ils échangent sur l’importance de dépolluer les sols et de reconvertir les friches industrielles en « tiers lieu » avec les opérateurs culturels, scientifiques et économiques. Ils deviennent rapidement inséparables.

L’an prochain, Esteban veut étudier la géologie. Tao ne sait pas encore, peut-être l’économie ou la finance. On lui a parlé d’un économiste et philosophe indien, Amartya Kumar Sen, qui a théorisé les « capabilités », c’est-à-dire le fait de créer un environnement où l’individu peut choisir entre différentes possibilités ou combinaisons de possibles en rencontrant une forme de justice sociale. Tao réfléchit encore. Mais, il sait déjà que, pour vivre mieux collectivement, on ne peut laisser personne au bord du chemin. Il faut protéger et reconstruire des mécanismes de solidarité et d’entraide avec les plus fragiles et les plus précaires d’entre nous. Une partie de la solution est de permettre à chacun.e de se déplacer gratuitement via les bus, les trains, les métros, les trams et les navettes fluviales.

De retour de la Capitale, ils sont en train d’écouter « Walking to the jungle » lorsqu’ils font la connaissance de Zia. Ils se sont déjà croisés, mais sans se parler. Ce jour-là dans un wagon bondé, elle s’assoit à côté d’Esteban. La conversation s’engage sur Kid Noise, qui viendra Place Xavier Neujean à la fin du mois. C’est la bande originale de leur rencontre, alors que le train est à la fois le lieu et le temps de celle-ci.

Zia pense devenir bio-ingénieure. Très vite, elle leur apprend que l’autre loi de la jungle, c’est celle de l’entraide et de la complémentarité.

– Dans la nature, ce ne sont pas les plus forts qui survivent. L’étude du vivant révèle que, de tout temps, les humains, les animaux, les plantes, les champignons et les micro-organismes – et même les économistes ! – ont pratiqué l’entraide. Celles et ceux qui survivent le mieux aux conditions difficiles ne sont pas forcément les plus forts, mais ceux qui s’entraident le plus ».

Zia appelle cela la solidarité naturelle. Elle sort de son sac un livre blanc avec une planète rouge dessus, sur laquelle on distingue des humains, des animaux et des arbres.

Tao enchaîne :

– Nous n’avons jamais produit autant de richesses. Nous réclamons des moyens pour sauver la planète, a minima la moitié de ce qu’on a fait pour les banques suffirait à arrêter toutes les émissions de CO2, d’ici 2050. On ne peut pas attendre. On doit intensifier notre action. Ce n’est pas une question technique. C’est une question politique et éthique.

Esteban poursuit :

– Les plus grands pollueurs doivent être les plus grands contributeurs. Il faut que les entreprises coopèrent, qu’on s’entraide. Vous avez entendu parler de l’appel « Sign for my future » ?

Zia fait non la tête, tandis que Tao déroule :

– Oui, j’ai lu cela. Les socialistes invitent les entreprises à mutualiser leur force. L’idée, c’est, si j’ai bien compris, de prélever 5 % de leurs bénéfices après impôts. Cela alimenterait ‘un fond belge pour la transition climatique’. Les socialistes s’engagent à doubler chaque euro versé par le privé par un euro public. Cet argent serait investi chez nous et servirait à réduire la pollution.

Zia précise :

– L’essentiel, c’est d’agir ensemble. Il faut mutualiser nos énergies. L’avenir se décide aussi au niveau européen. Seuls les Etats peuvent être un contre-pouvoir suffisamment structuré pour faire entendre l’intérêt général face à la toute-puissance des multinationales. Si on veut un avenir pour tou.tes, on doit rompre avec la logique d’austérité. Cela ne fonctionne pas. Même le FMI s’accorde là-dessus aujourd’hui.

– C’est quoi le FMI ?, demande Esteban

– Le Fonds Monétaire International, répond Zia.

– Ils sont socialistes ou écologistes ?, s’interroge Tao.

– Non, pas du tout, précise Zia, c’est dire comme c’est un constat partagé aujourd’hui…

– La finance et l’économie ne sont que des outils, parmi d’autres, au service des communs. Ce sont aussi des leviers pour lutter contre le dérèglement climatique et en faveur de la justice sociale, ajoute Tao.

– On est bien d’accord, ce qui importe c’est la complémentarité et la solidarité, réplique Esteban.

– Et le partage de l’information ? Vous avez vu #OccupyForClimate ?, renchérit Zia.

– Nan, répondent en cœur Esteban et Tao.

– C’est maintenant, le mouvement s’organise pour occuper la rue de la Loi. Ils ont bloqué la loi Climat. Nous, on bloque la rue du Parlement fédéral tant qu’ils ne trouveront pas un accord. Je vous ajoute au groupe « nous sommes la nature qui se défend ».

Après cette rencontre ferroviaire, ils décident de retourner à Bruxelles le lendemain matin. Il reste naturellement à convaincre les parents… Mais, Esteban a un plan :

– Le futur n’attend pas, j’envoie l’info aux autres !

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Molenbeek-Saint-Jean – 2045 – C’est l’automne, un mercredi après-midi le long du quai du Charbonnage. Les enfants font des courses d’overboard. Alice sort de sa permanence au Bureau du temps. Les choses se sont bien passées aujourd’hui. Elle a pu aider deux familles qu’elle a mises en lien avec les personnes-ressources du réseau « Synergie pour tou.tes ».

Julie et Rodney, qui travaillent tous les deux, avaient besoin d’un peu d’aide pour le suivi scolaire de leurs trois enfants. Justement, Rita, bourlingueuse et enseignante à la retraite, était disponible. Comme elle habite tout à côté de l’école des deux plus jeunes, l’ancienne professeure de sciences ira les chercher. L’aînée les rejoindra chez Rita. Ce sera l’occasion pour les parents de souffler un peu, avec la certitude que les devoirs seront faits. Pour conduire Loïs aux entraînements de rugby, là encore, les parents ont pu faire appel à une autre personne-ressource, Khalid, qui y emmène déjà trois autres petit.es voisin.es des quartiers alentours.

Dans la seconde famille, une jeune mère solo avec son petit garçon de 4 ans cherchait un foyer pour quelques mois. Justement, Konrad et Aïcha souhaitaient mettre à disposition leur maison, le temps de réaliser une tournée théâtrale dans le Sud de l’Europe. Ils sont heureux que Leïla et Harry puissent « alunir chez eux » et, dans le même temps, prendre soin de leur chat Aristide, qu’ils ne peuvent pas emmener avec eux.

Le Bureau du temps permet de protéger les plus fragiles d’entre nous. La fragilité est un état temporaire, intersectionnel ou durable, dans la maladie, le handicap ou simplement dans l’enfance ou la sénescence. Il s’agit de reconstruire des ponts entre les générations et les cultures. C’est une histoire au carrefour de la transmission et de la disponibilité du corps et de l’esprit. Le Bureau du temps est un outil parmi d’autres pour tisser des liens entre les gens tout simplement. C’est un tiers-lieu avec une finalité « socio-domestique ». Cette forme de service public a pris corps dès 2020 dans différentes communes. De l’avis de tou.tes, maintenant qu’il est éprouvé, le dispositif permet de vivre mieux.

Pour Alice, deux mesures ont permis de mettre effectivement en œuvre l’égalité entre les genres : la généralisation des bureaux du temps sur l’ensemble de la Belgique en 2027, d’une part, et la réduction collective du temps de travail à 32 heures semaines votée au niveau européen depuis 2033, d’autre part.

Toujours est-il qu’Alice n’est pas en avance, mais elle prend son temps. Elle trottine pour rejoindre Zia, rentrée d’une conférence internationale. Elles se sont donné rendez-vous près de l’immense volière aux paons. Zia a fait un long voyage. Elle est un peu fatiguée, d’autant que ses expéditions ferroviaires sont toujours l’occasion de faire mille et une choses.

À peine se sont-elles retrouvées que le téléphone sonne.

– Zia… C’est Tao à l’appareil. Je ne sais pas comment te dire cela.

– Dans ce cas-là, maman disait toujours, le mieux, c’est de faire simple.

Tao a le cœur au bord des yeux :

– Zia, tu es pressentie pour le prix Nobel.

Un instant, sa vue se trouble et son rythme cardiaque ralentit. Elle reste interdite quelques très longues secondes, surtout pour Tao et Alice. Le temps est comme suspendu. Puis, elle reprend de l’élan :

– Euh… voilà que moi aussi j’en perds les mots. Je nous revois encore, il y a 25 ans, faire l’école buissonnière… Attendons de voir si cela confirme avant de nous emballer et, d’ici là, prenons soin de nous. Bisous m’chou.

Quelques semaines d’intense suspense plus tard, Zia, Tao, Alice et beaucoup de leurs proches font le déplacement et se rendent en Suède pour assister à ce grand moment.

Stockholm – 2045 – Depuis 2033, l’Union Européenne a mis en œuvre deux directives qui ont substantiellement changé nos modes de déplacement : d’une part, la limitation des voyages en avion aux seuls motifs sanitaire, académique ou culturel pour les voyages de plus de 2 jours en équivalent « temps-train » et, d’autre part, un grand plan d’investissement destiné à desservir l’ensemble du territoire européen en train à ultra-grande vitesse (UGV) (900km/h).

Nous sommes le 10 décembre, la salle est bondée et le plancher craque lorsque les portes s’ouvrent sur Zia, qui est précédée du maître de cérémonie. Tout le monde se lève et elle reconnaît de nombreux sourires autour d’elle. Des gens croisés dans le mouvement étudiant, dans l’alliance pour la résistance européenne de 2023, des scientifiques, des artistes, des « hommes de loi » comme on disait encore au XXe siècle, des designers, des écrivain.es et des entrepreneur.es éco-sociaux. Il y a même certain.es de ses professeur.es et de ses étudiant.es.

– C’est un grand honneur pour nous de vous accueillir en Suède. Vos travaux sont à l’intersection de nombreuses disciplines notamment de la physique, la chimie, la biologie et l’informatique. Ils nous ont permis de dépasser l’impasse énergétique et environnementale dans laquelle nous étions au début du siècle. Vous avez, avec l’ingéniosité et l’ascétisme qui vous caractérisent, conceptualisé un modèle qui nous a permis d’organiser notre autonomie énergétique dès 2030 et de ne plus avoir recours aux énergies fossiles. Nous sommes là pour vous écouter ce soir. Le maître de cérémonie s’éloigne discrètement du micro.

D’une voix d’abord hésitante, Zia entame son discours :

– C’est une immense chance pour moi d’être à vos côtés aujourd’hui. Ma présence ici a été rendue possible grâce aux nombreuses personnes, qui volontairement ou non, nous ont nourri de leur vision, de leur expertise, de leur temps, de leur disponibilité d’esprit ou simplement nous ont accompagnés sur le chemin sinueux de la vie avec bienveillance. Naturellement, vous le savez tous, depuis qu’on enseigne l’autre loi de la jungle, celle de l’entraide et de la complémentarité, dans toutes nos écoles en Europe. J’ai une pensée pour Esteban, mon ami de toujours, qui aurait dû être là ce soir, si le crabe, dû à l’exposition aigue et continue aux ondes, n’avait pas eu raison de sa vitalité.

Ce fut un travail de très longue haleine. Nous étions légion à vouloir que le monde change de base. Début du XXIe siècle, nous étions exsangues et confrontés à des défis sans précédent. Nous avions l’impérieuse nécessité de concilier justice sociale avec justice climatique, ici en Europe, mais aussi solidairement avec les pays du Sud, de l’Est et de l’Ouest.

Dans le cas d’espèce, le plus compliqué a été de s’accorder sur une approche systémique et inclusive en respectant le rythme de chacun.e. Seules la coopération et la complémentarité des personnes, des compétences et des infrastructures nous ont permis de dépasser les contraintes d’un système économique moribond, voire mortifère. Nous avons pourtant réussi à avancer de concert, non pas pour sauver la planète, qui a connu nombre d’ères sans nous les humains, mais bien pour sauver le vivant, tel que nous le connaissions, à savoir la biodiversité et l’humanité.

Le capitalisme avait fait de l’humain, une ressource parmi d’autres, épuisant nos artères et éprouvant nos esprits jusqu’à les rendre indisponibles. Nous devions reprendre, individuellement et collectivement le pouvoir sur notre temps en commun. Nous devions décider d’un horizon partagé vers lequel tendre.

Pour ce faire, il était nécessaire, comme nos ancêtres l’ont fait dans toutes les conquêtes sociales, d’instaurer un « Nous ». Il a également été nécessaire de trouver un espace (lieu et temps) de dialogue où agréger nos intelligences collectives.

Il fallait se départir de notre dépendance aux énergies fossiles. Parallèlement, nous organisions l’autonomie et la décentralisation des ressources. Il a été nécessaire de protéger et de garantir l’accès aux communs pour tou.tes, au-delà de l’argent et de la force, notamment à l’air, à l’eau, au sable et aux forêts.

Nous n’avions jamais, collectivement, produit autant de richesses. Pourtant, ces richesses étaient très inégalement réparties. Cela prête à sourire aujourd’hui, mais lorsque j’ai rencontré Tao et Esteban, nous n’étions pas comme aujourd’hui, 10 milliards sur terre. Nous tournions autour des 7,5 milliards d’humains.

Cependant, moins de 1 % possédaient les 99 % des richesses. L’asymétrie était non seulement manifeste mais violente, pour les humains comme pour la Nature. La même asymétrie se reproduisait encore de façon plus explicite dans ce 1 %, puisqu’en 2019, 26 personnes possédaient autant d’argent que la moitié de l’humanité. C’était avant que Karl Lagerfeld ne fasse de sa chatte, Choupette, son héritière. Mais cela, c’est encore une autre histoire.

À l’époque, nous étions légion à scander, dans les rues d’Anvers, de Charleroi, de Bruxelles, de Stockholm, de Washington D.C., de Tokyo, de Cape Town, de Londres, de Delhi, de Belfast, de Sydney, d’Helsinki, de Gênes, d’Edinburgh ou encore de Nelson, « respecte l’existence ou attends-toi à la résistance » et « we’re unstoppable, another world is possible ! » C’était intense autant que la situation était folle.

Les grands groupes s’organisaient contre l’intérêt supérieur du Vivant, donc contre Nous, l’humanité et la biodiversité, notamment en investissant en priorité dans l’ingénierie fiscale plutôt que dans la diminution de leurs externalités négatives (pollutions, émissions carbones, etc.).

Ils éludaient savamment l’impôt jusqu’à ce que la Cour Pénale Internationale instaure le crime contre le Vivant à l’encontre des personnes physiques et des personnes morales, dans son Protocole additionnel, signé à Lviv le 17 juillet 2039, plus connu sous nos latitudes sous le nom de « Traité de Lemberg ».

C’était le moment où, en France, l’État réprimait les siens, les gilets jaunes, dans le sang, le démembrement et l’énucléation, car ils réclamaient, entre autres choses, qu’on revoie leur loi nationale d’impôt sur la fortune pour avoir la « capabilité » de vivre dignement. C’était le temps du Brexit. C’était le temps de la décolonisation de nos pratiques et de nos institutions, notamment autour du débat sur « la restitution des biens culturels et patrimoniaux africains ».

Zia fixe le fond bleu Klein de la salle à l’éclairage orangé, avant de regarder les uns après les autres ses camarades de l’alliance pour la résistance européenne de 2023 :

– Les défis sociaux et environnementaux furent instrumentalisés par certain.es pour organiser la fermeture des frontières, la violence d’État, la frustration et le repli sur soi.

Malgré le ressac d’idées nauséabondes et de politiques anxiogènes, nous avons tenu bon. Nous n’oublierons pas celles et ceux qui se sont mobilisés avec vigueur pour rappeler notre devoir de solidarité envers celles et ceux qui fuient la guerre et la misère. Nous n’oublierons pas non plus celles et ceux qui ont fait entendre, le juste, le beau et l’altérité. Comme nous remercions aussi chaleureusement celles et ceux qui nous rappellent jour après jour que la mobilité humaine, encore dénommée « migration » au XXème siècle, participe à notre richesse et notre émancipation collectives. Le droit d’asile étant par ailleurs toujours un droit inaliénable garanti depuis la Convention de Genève de 1921. C’est pourquoi ma plus grande joie aujourd’hui, c’est de pouvoir dire que nous sommes en paix en Europe depuis 100 ans. C’est assurément grâce à la mise en commun et à la solidarité organisée.

Toutes ces conquêtes acquises de haute lutte ont été le fruit d’intenses mobilisations dans lesquelles le « tout » de nos énergies fut plus que la somme des parti.es.

Evidemment, il reste bien des défis et des possibles. Mais, Nous résistons ensemble unis dans nos diversités, nos fragilités et nos vitalités. Même si la justice sociale et environnementale est encore perfectible, il n’est pas un jour qui passe sans que je mesure cette incroyable promesse faite aux générations futures « la Paix, la Prospérité et la Solidarité ».

Zia conclut par les mots d’un dramaturge allemand, qui avait en lui cette fêlure laissant passer la lumière :

– « ceux qui luttent ne sont pas sûrs de gagner, mais ceux qui ne luttent pas ont déjà perdu ». Merci à tous et chacun.e, prenez soin de Nous.

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