CDH: «Le jour où je me suis assise»

© Belga
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Elle terminait d’allaiter sa fille du bout d’un sein, tout en langeant son fils du bout d’une main. Il était 6h12 et elle était déjà en retard. Elle était systématiquement en retard depuis… Depuis quand, tiens ? La naissance des jumeaux ? Le début de la maladie de son père ? Cette promotion qu’on lui avait donnée – elle avait souvent l’impression qu’on la lui avait imposée… Elle avait le sentiment d’être en retard par essence : il n’était pas possible, ici et maintenant, d’être mère, travailleuse à temps plein, et d’assumer les mille autres rôles qui en découlaient : chauffeur, cuisinière, aide ménagère. Encore, en quittant son mari, elle s’était allégée des rôles d’épouse et d’amante. Elle avait renoncé à aller nager – quand aurait-elle trouvé le temps de s’épiler ? Elle s’octroyait tout de même parfois une marche en forêt, tractant les enfants dans une sorte de wagonnet, le chien à leurs côtés. Elle lui parlait comme à un être humain et se trouvait contente de ses réponses : lui l’encourageait sans relâche de ses grands yeux mouillés.

Tant bien que mal, elle avait fini la séquence d’habillement des deux enfants et avait réussi à s’habiller aussi, sans que l’un d’entre eux ne régurgite sur son épaule. Elle se regarda dans la glace. Une décalcomanie décolorée avait remplacé depuis longtemps la jeune et jolie jeune femme qu’elle avait été. Elle se jaugea et chuchota : « Je suis vaguement propre, ça ira ». Elle plaça en quelques automatismes les « cosys » dans la voiture, commença par son fils puis sa fille, s’assit au volant et voulut démarrer. Elle se rendit compte qu’elle avait oublié de boucler la ceinture de son fils, redescendit, entra quasiment à quatre pattes dans l’habitacle pour aller fixer la fameuse sécurité. Son portable sonna, elle jura, repassa devant et appuya sur la touche verte.

– Oui ?

– C’est La Dorcas. Votre père a déclaré une très forte fièvre. Vous connaissez son état par ailleurs…

– …

– Madame ? Il ne passera sûrement pas la journée…

– …

– Madame ? Madame ? Vous êtes seule ?

– Non.

– C’est mieux. Faites-vous conduire. Mais venez tout de suite.

Il était 6h43.

Ses enfants étaient à l’arrière et elle devait les conduire à la crèche, à 37 kilomètres de là. C’était la seule crèche qui avait accepté de prendre des jumeaux à la fin de son congé de maternité. Les autres n’avaient pas de place, ou une place, ou préféraient attendre non pas juin mais septembre pour prendre les enfants.

Il était 6h43.

Elle était attendue en salle de réunion « Prairie », affreuse mousse en plastique au sol, à 8h précise pour une « conference call » avec le Liban, Paris-la-maison-mère, et peut-être le Japon – elle essayait de se rappeler si c’était possible avec le décalage horaire, mais ne se souvenait plus : « fallait-il faire “plus” ou “moins” pour trouver l’heure en Asie » ? En préparant cette fabuleuse réunion « Restructurations et optimisation du rendement actionnarial pour YellowUrban », Shimon le lui avait expliqué encore une fois. Mais, pour le moment, sa mémoire était celle d’un poisson rouge.

Il était 6h43.

Elle devait aller à Tournai, à l’autre bout de la dorsale wallonne, parce que son père était en train de mourir. Son père qui lui avait fait jurer qu’elle ne le mettrait pas à l’hôpital, qu’elle le laisserait finir sa vie dans les quatre murs de la maison qu’il avait passé sa vie à payer. Et qu’elle avait dû se résoudre à placer en clinique, car les enfants, le boulot, la crèche, les trajets, ce n’était déjà pas possible. Alors, deux fois par jour, aller surveiller ce que son père chipotait depuis qu’il avait des métastases au cerveau, c’était au-delà de l’imaginable. Elle se consolait comme elle pouvait en pensant que l’unité de soins palliatifs là-bas était extraordinaire.

Il était 6h43.

La date qui s’affichait sur son portable lui rappelait qu’elle fêterait bientôt son anniversaire. Trente-cinq ans. Vraiment ? Elle tourna la clé et démarra. Si elle prenait les enfants avec elle, elle pourrait être à La Dorcas avant 8h. Elle pourrait passer le call depuis la salle d’attente. Son patron avait raison : elle gérait, c’était une manageuse née. Pourtant, la semaine dernière, elle était tombée en panne sèche.

***

Clara haussa les épaules.

Qu’est-ce que c’était que ce texte ? Vraiment, vivre comme cela, c’était n’importe quoi. Qui aurait pu accepter une telle vie ? Personne. Evident. La prof de socio devait s’être moquée d’elle : ce texte ne pouvait pas être une bio véridique ! Elle voulut passer quelques pages mais continua néanmoins sa lecture de manière scrupuleuse. Après tout, la prof avait demandé de lire, et de faire un résumé critique. Pas d’aimer. Elle sourit : comme elle se le disait souvent : « pour devenir philosophe, la première règle, c’est de l’être ». Il était probable que personne ne la comprenait mais, ses fossettes et les soleils autour de ses yeux, rendaient son sourire communicatif. C’était précieux. Dans la charte de son université, il était écrit : « En toutes circonstances, je privilégie le savoir-être et veille avant tout, avec bienveillance et empathie, à assurer à mes proches, étudiants ou professeurs, une relation humaine de qualité ». Elle chérissait cette phrase. « Être » avant toute chose, être soi, dans un lien de qualité avec les autres, parce que c’est ce qui nourrit, qui permet de trouver comment être davantage soi-même.

– Tu restes encore Clara ? Il est 16h30.

– Si ça va pour toi, j’aimerais rester, oui. Cette bibliothèque est probablement le lieu que j’aime le plus dans ce village, dit Clara, assise en indienne devant la baie vitrée.

– Super, je vais chercher Chloé alors, sourit Mounir avec envie, à l’idée d’aller chercher sa cadette pour lui donner le goûter.

Mounir avait été l’un des premiers du village à profiter de l’« avantage logement ». On avait presque oublié, une vingtaine d’années plus tard, mais, auparavant, c’étaient plutôt des « voitures de société » qui étaient proposées, pour aider à réaliser les trajets incessants entre lieu de vie et lieu de travail. Des « avantages » qui avaient des conséquences négatives, sur la qualité de l’air, la qualité de vie. Mounir avait décidé, dès son contrat signé, d’accepter la proposition du bourgmestre et d’occuper un logement à l’étage de la bibliothèque communale, avec prime communale mensuelle pour rénover et isoler le bâtiment. Mounir en avait fait une maison passive. Il savait « tout faire » : l’électricité comme les peintures, plafonner ou carreler. Il laissait officiellement la culture des fraises, salades et autres tomates en bac à ses trois enfants, mais c’est lui qui tenait la boutique de produits « circuits-courts » que le bourgmestre avait créée dans la bibliothèque.

– Tu lis quoi ?, demanda Mounir tout en piochant distraitement dans le panier de fruits posé sur la table.

–  Le jour où je me suis assise.

– Oh, c’est magnifique ! remarqua-t-il en coupant une poire en quartiers.

– C’est complètement fantasmé !

– Bien sûr que non ! Tu en es où ?

– Au début : elle explique que son père va mourir à l’hôpital, ses enfants doivent aller à la crèche genre mille kilomètres plus loin que sa maison, et son job n’a ni queue ni tête.

– Et ? interrogea Mounir en essuyant délicatement avec une serviette de lin le jus de poire qui perlait aux commissures des lèvres de sa fille.

– Eh bien, ça ne pouvait pas être comme ça, si ? Je veux dire : personne ne pouvait cumuler autant de choses insupportables ! Elle en rajoute.

Mounir éclata de rire.

– C’est incroyable que tu penses ça ! Je t’assure que cette vie-là, celle de Faustine Libert, aussi absurde soit-elle, c’était la norme. Il a fallu s’en émanciper, sans pour autant choisir de vivre hors normes. Définir d’autres règles, construire une nouvelle société, qui permette de vivre mieux. Quelle magnifique aventure cela a été !

Mounir déposa sa plus jeune fille à côté de Clara, avec quelques cubes de bois devant elle. Il prit le livre, tourna quelques pages et lui montra les illustrations insérées au milieu : « Tu vois, ça, les publicités ? Elles créaient des besoins, des nécessités. Par exemple, on se disait : « J’ai envie de partir en vacances ». Alors que c’était davantage : « J’ai besoin de me reposer de la vie menée à contre-courant toute l’année ». La vie dont on avait envie au plus profond de soi, ce qui nous animait réellement, ces questions essentielles, on n’y pensait plus. La vie spirituelle avait comme disparu, remplacée par des spots à la télé, des affiches à tous les carrefours. Des vies entières pensées pour nous, à notre place. Mais petit à petit, ces pseudo-impératifs ont perdu de leur valeur. Continue, tu vas voir, c’est vraiment passionnant ».

Clara reprit le livre, curieuse.

****

Les jumeaux pleurnichaient. Elle voyait l’heure tourner et, vraisemblablement, elle ne pourrait pas passer cet appel. « Je vais me faire virer ». Cela l’obsédait. Le chômage ? Le tiers de son salaire. Elle devrait manger du pain à la confiture à tous les repas. L’infirmière entrait et sortait régulièrement, sans un mot. Elle osa : « Quand est-ce que mon père va mourir ? Je dois passer un call avec le Liban, et le Japon, et en plus, je dois allaiter les enfants ». L’infirmière la regarda, à moitié étonnée, mais certainement pas choquée : « Mais je ne sais pas moi, Madame, ça ne se commande pas encore sur internet, hein, ça ». Épuisée, elle coucha ses enfants sur le lit, entreprit de placer l’écharpe de portage, dut s’y reprendre à plusieurs fois, finit par y arriver. Elle alluma son portable pour le call. « Pourquoi ça ne marche pas, bon dieu » ? L’infirmière marmonna qu’il n’y avait pas de réseau. « Mais on est où ici, bon sang » ? « C’est un projet pilote Madame, c’est le chef de service qui veut voir si les ondes ont une influence sur le confort des patients ». « Mais ici, ils vont tous mourir ! C’est insensé ». L’infirmière constata : « Je le dis aussi. Quand on fait la nuit, on ne peut même plus surfer sur Facebook pour éviter de s’endormir entre deux rondes. »

****

– C’est quoi Facebook ?

– C’était un réseau social sur internet. Une sorte de carnet d’adresses couplé à un journal intime. Tu racontais des trucs du quotidien et tes « amis » likaient tes commentaires, expliqua Mounir, tout en tentant une immense tour de cubes avec sa cadette.

– Pourquoi diable cela existait-il ? Quel intérêt ?

– Avoir l’impression de se parler.

– Mais à quoi ça servait puisqu’on pouvait se parler ?

– On ne se parlait pas. On n’avait pas le temps. On vivait cloisonnés, coupés les uns des autres. Chacun chez soi, enfermé dans sa tête, pris par trop de choses à faire. On appelait ça « la charge mentale ». Le poids permanent de tout ce qu’il y avait à gérer, planifier, accomplir. Des milliers de choses au quotidien. On voulait mettre trop dans une journée.

– Je ne te crois pas, remarqua Clara, et Chloé sembla l’approuver de ses babillages aigus.

– Tu vois bien que c’est ça le souci. Faustine fait dix choses à la fois et jamais rien pour de bon. Elle est partout et nulle part. Elle est esclave d’un temps défini par d’autres, et d’un rythme insoutenable. En plus, rien n’est fait pour l’aider.

– C’est vrai que c’est curieux tout ce passage. Où sont l’aide et le soutien ? Pas de soins à domicile ? D’aide pour le ménage ou les enfants ?

– Ça n’existait pas vraiment avant que l’on mette en place l’assurance autonomie, dit Mounir, entre deux grimaces à Chloé, qui, de ses yeux étonnés, semblait approuver le fait d’avoir échappé à ce monde-là.

– Mais enfin, quelle société !, s’étrangla Clara, en se replongeant dans l’ouvrage.

****

Elle descendit à la cafétéria. Là, il y avait du réseau, alléluia. Elle lança son appel. Elle entendit la voix de Shimon qui disait « Allô, allô », puis celle d’une petite vieille qui disait : « Montrer ses seins ainsi, ici, ah mais vraiment, je vous jure ». Elle demanda : « Shimon, où es-tu » ? « Dans mon bureau bien sûr », répondit son correspondant. « Mais qui est cette petite vieille alors » ? « Quelle petite vieille » ?, s’inquiéta Shimon. Elle pensa : celle qui me regarde fixement. Elle se rendit compte de sa méprise et eut la certitude de devenir folle. Elle lâcha le téléphone. Sortit de la cafétéria. Elle pensait : « Je veux rentrer chez moi » et elle voyait la petite maison de pierres, dans une ruelle d’Auderghem. La maison de son enfance.

D’un coup, tout fut limpide. Elle monta au deuxième et exigea qu’on lui présente toutes les décharges possibles. « Mon père rentre chez lui ». « Il va mourir », remarqua l’infirmière. « Justement : je lui ai promis qu’il mourrait chez lui ». Dans un mouvement de panique, on convoqua l’infirmière-chef, le chef de service, et même un psychologue. Rien n’y fit : elle signa tous les documents administratifs voulus et promit sur la tête de ses enfants qu’elle ne ferait jamais de procès à qui que ce soit. Et puis, accompagnée d’un tout jeune brancardier qui, lui semblait-il, la regardait avec respect, elle installa son père à l’avant de sa voiture, puis ses enfants dans les cosys. Elle tourna la clé et respira un grand coup.

****

– Mounir, pourquoi des décharges ? Si son père allait mourir, qu’est-ce qui l’empêchait de rentrer chez elle ? Un hôpital, c’est pour soigner.

– Les gens mouraient à l’hôpital, mais l’hôpital avait peur que les proches se plaignent que les gens y meurent. On était malheureux… On espérait toujours qu’à un moment, la vie serait plus belle… Alors, on se rêvait immortel… Et puis, on n’avait pas de solutions comme maintenant, tu sais. Avoir quelqu’un à domicile pour s’occuper de ses parents, c’était impayable.

– Mais de quel droit ?

– Eh bien, celui que l’on avait inventé !

Chloé crapahutait sur le plancher, tentant de suivre son père qui rangeait quelques ouvrages dans les rayons. Clara la regardait avec bonheur, se souvenant de ses premiers pas à elle qui, selon les photos chéries par sa grand-mère, avaient eu lieu dans cette même bibliothèque. Cela lui donna une idée.

– Mais Faustine, par exemple, elle aurait pu choisir de faire un autre métier. Pourquoi ne pas faire un job à domicile ? Accueillante d’enfants, par exemple !

– Je suppose qu’elle n’y pensait pas. C’était vu comme des métiers peu gratifiants.

– Pardon ? S’occuper des autres était vu comme peu gratifiant ? Être infirmier, prof, puériculteur, ce n’était pas bien ?

– Ce qui comptait le plus, c’était le fait de posséder. Avoir. Pas spécialement être. Toute la société était construite sur le « pouvoir d’achat », le fait d’avoir les moyens d’acheter toute une série de choses. C’était profondément ancré, même si ce n’était plus tenable. De plus en plus de personnes avaient des difficultés à boucler leur budget. Il se disait d’ailleurs que la fin du mois commençait le deuxième jour du mois… Les maisons étaient mal isolées, se chauffer devenait un luxe. Chacun dépensait énormément pour se déplacer. Ça semblait incongru de ne pas « aller travailler », comme si on ne pouvait pas aussi travailler de chez soi ! Les salaires étaient bien plus taxés qu’aujourd’hui. Beaucoup de gens avaient du mal à trouver un emploi.

– Le chaos, quoi !, s’exclama Clara, avec l’intonation narquoise de l’adolescente qu’elle était encore parfois.

– Disons plutôt le manque de sens. Produire des choses à acheter, non pas parce qu’elles sont belles ou utiles, mais parce qu’on veut nous faire croire que la vie change en les possédant. Des choses qui rendent un peu fou, pourtant, car elles sont programmées pour ne pas durer.

– Je me demande comment on a pu passer de l’un à l’autre !

– Lis !, dit Mounir, qui allait ouvrir aux enfants qui arrivaient pour les activités parascolaires.

****

Son père était couché sur le lit, ses petits-enfants remuaient autour de lui. Elle était allée à la cuisine faire du café et avait perdu son portable. Elle en était vaguement consciente, mais cela ne la préoccupait plus. Elle pensait « l’heure du call est de toute façon passée, je ne suis pas pressée d’apprendre que je suis virée ». Elle se concentrait sur le sourire de son père. Depuis qu’ils avaient passé la barrière de bois, la mort n’était plus un problème : « Il est heureux d’être ici. C’est cela qu’il voulait. Juste cela. La seule demande qu’il m’ait faite en trente-cinq ans et moi, j’allais lui refuser cela, pour un call Liban/Japon sur un projet auquel je ne crois pas. Comment ai-je pu en arriver là ? Comment ai-je pu perdre autant le fil ? ». Les enfants étaient lovés contre leur grand-père, un de chaque côté. Quelque chose de l’ordre de la transmission semblait se dérouler en silence. Émue, elle les regarda tous les trois un long moment. Puis, elle coucha ses enfants dans le petit lit qui avait été le sien. Son père la regardait de ses beaux yeux verts, on aurait dit qu’ils murmuraient : « Repose-toi, maintenant ». Clara se blottit dans le rocking-chair et s’endormit. Lorsque l’aube se leva, elle ouvrit les yeux, apaisée. Son père était mort, un sourire aux lèvres.

Elle aurait pu se mettre à pleurer mais elle n’avait pas été éduquée comme cela : « On doit s’occuper des vivants, pas des morts ». Cette phrase résonnait en elle. Elle songea d’abord aux jumeaux et puis, à son grand étonnement, elle pensa à elle. « Je dois m’occuper de moi. Personne d’autre que moi ne va s’occuper de moi. Mais je peux choisir de me choisir ». Elle se résolut à chercher son portable. Elle utilisa l’option « message vidéo » et entreprit d’expliquer qu’à partir d’aujourd’hui, elle renonçait.

« Je pense que nous sommes nombreux à vouloir la même chose, mais nous sommes trop épuisés pour le revendiquer. Si je ne pensais pas qu’à dormir, j’organiserais des manifestations. Entre les marches pour le climat et les revendications des gilets jaunes, il doit bien rester un jour libre pour exprimer ce que pense ma génération, prise entre ses enfants et ses parents. Mais rien que l’idée de marcher cinq kilomètres dans un Bruxelles gris et embouteillé… c’est au-delà de mes forces ! Et puis, je ne sais pas ce qu’il faut faire, collectivement. Je n’ai pas de leçons à donner. Aujourd’hui, c’est simplement le jour où je m’assieds ».

Elle posta la vidéo sur Facebook. Inconsciemment, elle savait que renoncer à ce que l’on attendait d’elle était probablement le plus grand des pouvoirs. Mais, à cet instant-là, la seule chose qui comptait, c’était juste d’arrêter cette vie insensée.

****

– C’est simplement comme ça que cela s’est passé ?, demanda Clara, incrédule.

– Oui. Les sittings, ça part de là. Une femme à bout qui sauve sa peau. En s’excusant presque de ne pas avoir de solutions.

– Mais comment ça s’est enchaîné ?

Le brouhaha d’enfants déchaînés entre la poterie avec Nour et les contes de Jeremy rendait la conversation hachurée. Mais Clara était passionnée et Mounir patient. Il aimait naturellement raconter, donner le goût d’en savoir plus. Transmettre aussi. Et puis même : se souvenir. Lui, les sittings, il en avait fait quelques-uns. Il aimait se rappeler cette époque où il avait été partie prenante de quelque chose de plus grand que lui.

– La vidéo est devenue virale : elle se propageait vite, partout. Tout le monde retrouvait une part de son histoire. Les gens se rendaient bien compte que changer le monde, c’était compliqué. Mais au moins pouvait-on simplement arrêter de faire ce que l’on ne voulait plus faire. Ça a été une révolution douce, la seule dont ils étaient capables. Souffler. Se poser. Respirer. En ayant confiance dans le fait que ça allait aller.

– Mais entre une femme qui s’arrête et une société qui change, il y a un monde !

– Elle a eu de la chance – ou nous ! C’était une année d’élections. De nombreux mouvements citoyens s’étaient mobilisés durant la campagne. Pour le climat. Pour la justice sociale. Les médias voulaient parler de politique à tout prix. Toute la démocratie devait être réenchantée, quelque chose ne fonctionnait plus, comme si le système était aussi épuisé que les gens. Le fait qu’elle s’assoie, ça a été ça, le déclic.

– Pourquoi ?

– Quand les sittings ont commencé, les nouveaux gouvernements venaient de se former. Un parti a compris que le monde politique devait être à la hauteur. Quelques années avant, les partis avaient négocié ensemble une réforme de l’État pendant plusieurs mois. Pourquoi ne le feraient-ils pas aussi pour repenser un projet de société ?

Autour de Clara, un petit cercle s’était formé. Les enfants écoutaient la bouche et les oreilles grandes ouvertes. Pour eux, cette histoire-là ou un conte de Jeremy, c’était du pareil au même. Une histoire inventée. Ils se regardaient avec un air entendu : on ne les aurait pas aussi facilement.

– Et les autres partis ont accepté ?

– Ils ont haussé les épaules et ne lui ont pas prêté attention. Mais quelques jours plus tard, il y a eu une nouvelle marche pour le climat. Au milieu de celle-ci, quelques manifestants se sont assis. Les autres ont suivi. Le soir, les syndicats et les mouvements qui réclamaient plus de justice sociale ont rédigé un communiqué commun. Il contenait juste deux mots : « Asseyons-nous ». Les journalistes pensaient que c’était une invitation à une grande table ronde. Mais non : ils ont rejoint ceux qui étaient déjà assis. Bruxelles, Liège, Charleroi, Mouscron, Thuin, Arlon : partout, on s’asseyait, de plus en plus nombreux, de plus en plus visibles.

– C’est amusant d’imaginer ça. Comme si tout tombait en léthargie.

– Tu commets la même erreur que bien des politiques de l’époque. C’était loin d’être ça ! Il y avait une énergie folle, née de la débrouille qu’il faut avoir quand on renonce à une vie structurée… et financée ! Au début, certains politiques jouaient là-dessus : ils finiront bien par retourner travailler. Mais les chefs d’entreprise ont réagi à leur tour. Ils ont écrit à tous les partis. Ils leur disaient qu’eux aussi étaient des citoyens, qu’ils avaient envie de vivre mieux, qu’ils s’inquiétaient pour le climat, qu’ils voyaient bien que les personnes qui travaillaient pour eux n’étaient pas heureuses. Certains d’entre eux voulaient sûrement se donner une bonne image. Mais qu’importe, l’essentiel c’était leur message aux politiques : « Ne nous prenez pas comme prétexte pour ne rien faire ! »

Les parents arrivaient pour venir rechercher leurs enfants, ou commencer l’un des ateliers du soir : tricot, mécanique, cuisine, lecture, bien sûr – il y en avait pour tous les goûts. La plupart écoutaient une phrase ou l’autre échangée entre Mounir et Clara, et puis s’interpellaient : « C’est vrai, tu te souviens » ? Il y avait des rires, des éclats de voix tout doux. De l’émotion.

– Qu’avaient-ils en commun ?

– L’envie de ne plus se définir par ce qu’ils consommaient, mais bien par ce qu’ils étaient, leur participation à une société du sens. Je pense qu’ils voulaient se sentir utiles. Réellement. Et puis, chacun ressentait l’immense besoin de se libérer du temps. De ne plus être attachés à une montre, de ne plus vivre en fonction de l’heure d’ouverture de la banque ou celle de la crèche, l’heure de fermeture de la supérette ou des bureaux. Il y avait une volonté de reconquérir et de respecter ses propres rythmes.

– J’ai quand même du mal à croire qu’on pouvait vivre autrement qu’aujourd’hui. C’est tellement évident que prendre le temps de se réaliser est essentiel. Que l’on ne peut pas donner le meilleur de soi si l’on s’épuise dans une masse d’obligations, de perte de temps, de difficultés pratiques.

– C’était faire pour faire, sans idéal d’un destin commun. On vivait les uns à côté des autres, et non les uns avec les autres. C’est ça aussi que les sittings ont permis, l’émergence d’une vie commune. D’une vie où l’on est obligé de se regarder les uns les autres, et de voir ce que chacun peut apporter de meilleur au monde. Pas le plus rentable, pas le plus nécessaire. La part la plus proche de « lui-même ». Sa part d’excellence, d’étincelles. Sa belle part. La vie qui a émergé de cela, ce n’est pas la vie que l’on devait avoir, celle qui s’imposait. Mais la vie qui était la plus désirable.

– Et qu’ont fait les politiques ?

La tension était à son comble chez Clara. « Politiques ». Le mot honni à l’époque. Elle redoutait presque de poser la question.

– Leur travail : se mettre autour de la table. Ils se sont d’abord mis d’accord sur une méthode. Ils ont demandé aux chefs d’entreprise, aux syndicats, aux associations, mais aussi à des citoyens tirés au sort de faire des propositions communes. Toutes les grandes sphères de la société étaient concernées. Des débats ont aussi été organisés dans le pays. Tout le monde pouvait y participer. À la fin, les politiques se sont entendus sur un ensemble cohérent de réformes sur quinze ans. Ils ont appelé cela « Autrement. Maintenant. ».

– Tous les partis ?

– Non, les plus à droite en Flandre et les plus à gauche en Wallonie et à Bruxelles ont refusé. Mais les autres ont continué. Il y a eu de nouvelles élections et les partis qui soutenaient « Autrement. Maintenant. » ont tous progressé. À partir de là, la société a changé.

– Grâce à de nouvelles lois ?

– Oui. Enfin en partie. C’est surtout l’état d’esprit qui s’est transformé. Les gens n’ont plus eu peur de demain. Ils ont accepté de retourner à l’essentiel, de changer leurs habitudes. Ils se disaient que cela en valait la peine, que cela avait du sens. Je crois qu’ils avaient le sentiment de participer à quelque chose d’important. De reprendre leur vie en main. Cela leur a rendu leur sourire, leur fierté. Et c’était contagieux.

Clara regardait par la baie vitrée. La nuit était tombée mais la vie ne s’arrêtait dans cette bibliothèque. On entendait rire franchement, les groupes s’étaient formés, les amitiés s’étalaient. On entrait, on sortait mais tous prenaient la peine de demander des nouvelles de l’un ou l’autre. On s’attardait là comme on l’aurait fait dans un café ou au comptoir d’une épicerie. C’était vivant, organique. Nazim avait apporté son tricot car il voulait montrer à Maribelle comment réaliser des points torsadés. Désirée réparait un ordinateur, parce qu’elle savait comment le faire, pour rien du tout, et tout le monde préférait qu’il en soit ainsi. Charlotte dormait contre la poitrine de son père. Costas et Louis, instituteurs à tout moment, donnaient des cours de français et apprenaient au passage comment dire « merci » dans sept langues différentes. Au comptoir, on échangeait de la monnaie locale, ou un service contre un autre. Il y avait un coin « brocante », où l’on pouvait choisir gratuitement un objet à condition d’en déposer un autre. Clara y avait laissé ses jeux d’enfants et ses fringues d’adolescente sans rien prendre, pourquoi toujours s’encombrer ? Cette bibliothèque, c’était un foyer. « Le cœur de qui nous sommes », pensait-elle.

Mounir vint près d’elle :

– Tu rentres chez toi, la belle ? Ton père est certainement en train de s’inquiéter de tant de passion pour tes études.

– Heureusement que ma grand-mère est là pour la raisonner, taquina Clara.

– C’est vrai que ta grand-mère prend toujours ta défense. Elle a tant aimé se battre pour que l’éducation soit à la hauteur des enfants, ça lui est resté !

– N’exagérons rien, elle a été prof et a siégé comme Députée pendant dix ans. Elle n’a pas non plus changé le monde comme Faustine.

– Qui sait, la belle !

– Comment ça, qui sait ?!

– Demande-lui !

Clara mit sa veste sans hâte. Parler avec sa grand-mère, elle l’avait fait mille fois. Bien sûr, Sophie Stiévenart avait réalisé de grandes choses. Par exemple, elle avait participé un à pacte pour l’école qui avait incité les enseignants à se donner des objectifs communs. Cela avait été un tournant. À partir de là, les apprentissages avaient été mieux adaptés aux spécificités de chaque enfant, les cours modernisés, et le redoublement avait diminué. Les enfants avaient pris du plaisir à aller à l’école – cela n’avait pas toujours été le cas, paraît-il. Dans certains livres, on commentait : « Une révolution ». Clara savait bien que non. Sophie lui avait assez seriné qu’elle avait simplement accompagné le changement voulu par tout le monde. Juste cela. Tout au plus avait-elle été une accoucheuse.

« Ce qui est pourtant énorme », pensait Clara. Savoir écouter. Sans directement prendre la parole pour imposer la première solution qui jaillit dans son cerveau. « On a deux oreilles et une seule bouche pour une bonne chose ». La phrase fétiche de sa grand-mère. Clara souriait.

– Mamily, tu sais ce que je dois lire pour le moment ? Faustine Libert.

– Ça te plaît ?

– Je trouve ça surréaliste comme bouquin ! Cette vie-là, franchement, ça me semble incroyable. Mais Mounir dit que c’est vrai. Que tout est vrai.

– Il a raison. Enfin, presque.

– Ah, je me disais bien. Qu’est-ce qui est faux, à ton avis ?

La grand-mère de Clara éclata de rire, de ce rire de petite fille qu’elle avait gardé, malgré les septante-huit années passées.

– Qu’il se passait autant de choses en une vie.

– Ah, voilà ! Je le savais.

– D’une certaine manière. Personne n’a vécu la vie de Faustine Libert. Mais nous sommes nombreux à en avoir vécu des fragments entiers.

– Je ne te suis pas.

– Faustine Libert n’a jamais existé. C’est un collectif qui a écrit « Le jour où je me suis assise ». Parce qu’une foule de gens vivaient plus ou moins la même chose au même moment. Mais qu’aucun d’entre eux ne voulait être un héros, enfin, une héroïne. Et puis, c’était évident pour un mouvement qui prônait le « ensemble ».

– Mais, la vidéo ?

– Ah, la vidéo… On entend une voix de femme et on voit le monde avec ses yeux. Elle nous montre ses enfants, la cuisine où le jour se lève. Un instant fugace, on aperçoit une mèche de cheveux dans la lumière de l’aube. Mais on ne voit jamais Faustine.

– Mais, les médias sont allés dans sa maison !

– Et quand ils sont arrivés, il y avait déjà une vie en communauté. « Je suis là grâce à Faustine ! » « Moi aussi ! ». « Mais où est Faustine » ? « Elle se repose », « Elle répond à une radio à Bruxelles ». On ne croise jamais Faustine mais ça n’a pas d’importance. Déjà tant de personnes se réclament d’elle, répondent aux questions, expliquent la démarche…

– Comment sais-tu donc tout ça ?

– Je suis le S.

– Le S ?

– Le S de Faustine. Chacune des lettres de Faustine Libert est une femme ou un homme. Nous étions quatorze. Quatorze à nous être retrouvés autour de l’idée de nous asseoir pour tout changer. Et aussi curieux que cela puisse paraître, c’est depuis ce jour-là que je vis vraiment debout.

Retrouvez le podcast réalisé par Radio 27 à partir de ce récit sur le lien suivant : https://www.mixcloud.com/radio27_be/les-lendemains-quils-imaginent-cdh/

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