L’œil d’Œdipe

Œdipe et le Sphinx.
Œdipe et le Sphinx.

Un « œ » à la grecque, l’autre à la latine

« Œdipe se prononce Édipe, pas Eudipe ! C’est du grec, Messieurs, comme œsophage ou œcuménique. » J’entends encore le titulaire de notre classe de rhétorique, soucieux d’éviter à ses ouailles tout barbarisme linguistique. De classe en classe, il répétait à l’envi ses mises en garde en matière de prononciation ou d’orthographe, avec une prédilection pour ces coquetteries dont la langue française est truffée.

La prononciation du digramme œ est du nombre. Remarquons au passage que les lettres o et e sont liées (« l’e dans l’o »), ce qui distingue ce œ de la simple juxtaposition oe que l’on rencontre dans moelle, moellon ou dans des noms propres d’origine étrangère comme Poe ou Voets. Cette ligature se retrouve dans le digramme æ qui apparaît dans quelques emprunts au latin, comme cæcum « première partie du gros intestin », prononcé <sekom>. Pour curriculum vitæ et ex æquo, le Petit Robert adopte la graphie æ (avec ligature), à la différence du Petit Larousse qui choisit la juxtaposition ae.

Le digramme œ est d’origine grecque, mais pour une partie seulement des mots dans lequel il apparaît. C’est le cas pour œcuménique, Œdipe et œsophage déjà cités, mais aussi pour l’œdème inflammatoire, pour les plantes appelées œnanthe et œnothère, pour les composés en œno- (œnologie, œnométrie), pour l’insecte parasite œstre, pour l’œstrus durant lequel se produit l’ovulation et pour quelques autres formes savantes, ainsi que pour leurs dérivés. Dans ces mots, œ est issu du grec oi, transformé en oe (sans ligature) en latin, langue par laquelle la plupart de ces formes ont transité. Les manuels d’orthoépie, qui prétendent fixer la norme en matière de prononciation, recommandent de prononcer ce digramme <é>, qui s’ouvre en <è> en syllabe fermée (œstre, œstrus).

Par contre, œ est d’origine latine dans des mots comme œil (du latin oculus) et ses dérivés (œillade, œillet, œilleton), ainsi que dans la combinaison œu que l’on trouve notamment dans bœuf (du latin bos, bovis), œuf (du latin ovum), œuvre (du latin opera) ou sœur (du latin soror) et leurs dérivés. Dans ces mots, l’évolution phonétique régulière a donné la prononciation <eu>, comme dans neuf  ; la voyelle est plus fermée, comme dans peu, lorsque certaines de ces formes sont au pluriel : yeux, bœufs, œufs.

Deux « œ », deux prononciations

Comment peut-on savoir que l’on a affaire à un œ issu du grec ou à un œ venant du latin ? Qu’il faut prononcer ce digramme <é> ou <eu> ? Si vous n’avez pas eu de titulaire de rhétorique attentif à cette particularité ou de mentor en matière de prononciation châtiée, vous n’avez d’autre possibilité que d’imiter votre entourage, en espérant qu’il maîtrise le sujet.

Et c’est loin d’être gagné, si l’on en croit les enquêtes déjà réalisées sur le sujet. L’une des plus systématiques a été menée dans les années 1970 par André Martinet et Henriette Walter, avec des résultats publiés dans le Dictionnaire de la prononciation française dans son usage réel (France-Expansion, 1973). Si les dérivés en droite ligne du latin (œil, œuf, bœuf) ne posent aucun problème, ceux issus du grec témoignent d’une réelle perplexité. Des formes comme œcuménique, œdème, œnologie ou œsophage sont réalisées avec un <eu> initial par une moitié des informateurs, l’autre moitié adoptant la prononciation normée <é>.

D’autres dictionnaires de prononciation risquent, eux aussi, de vous laisser dans l’embarras. Celui de Léon Warnant (Dictionnaire de la prononciation française dans sa norme actuelle, Duculot), dont la dernière édition remonte à 1987, recommande la (seule) prononciation <é> (ou <è>) pour toutes les formes présentant un œ d’origine grecque. Par contre, Alain Lerond (Dictionnaire de la prononciation, Larousse, 1980) propose systématiquement les deux réalisations <é> et <eu>.

Heureusement, il y a les dictionnaires usuels devenus des références en matière de prononciation. Euh… eh bien, pas vraiment. Dans le Petit Robert, pour œnanthe, les composés en œno –, œnothère et œsophage, seule la prononciation <é> est indiquée, avec une ouverture en <è> dans œstre et œstrus. Mais les deux prononciations <é> et <eu> sont mentionnées pour œcuménique et œdème. Quant au Petit Larousse, il propose les deux prononciations <é> et <eu> dans la plupart des cas (œcuménique, œdème, œnanthe, les composés en œno –, œnothère et œsophage), sauf pour œstre et œstrus, avec la seule prononciation <è>.

Remarquons au passage qu’il eût été facile d’éluder cette difficulté en adoptant des graphies sans équivoque, comme écuménique, énologie ou ésophage. Inconcevable ? C’est pourtant ce qui s’est produit avec le mot économie, issu du grec oikonomia qui a donné oeconomia en latin et que la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française a officialisé sous la forme œconomie. Mais à partir de la troisième édition (1740), c’est la graphie moderne qui s’est imposée, transparente du point de vue de la prononciation. Pourquoi la Dame du quai Conti s’est-elle arrêtée en si bon chemin ?

La réalisation du digramme œ dans les mots issus du oi grec fait partie de ces marqueurs sociaux qui « classent » un locuteur dans une catégorie sociolinguistique. Pour certains francophones, les adeptes du œ « à la grecque », prononcé <é>, ont un profil de distinction supérieur à ceux qui réalisent ce digramme <eu>, comme dans les dérivés d’origine latine. Méconnaître cette subtilité peut donc avoir un coût, comme pour d’autres prononciations emblématiques (celle de abasourdir, par exemple). Mais est-il encore de mise d’évaluer les performances en français au départ de tels leurres ? Ou de telles gageures ?

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