«Vous avez de ces mots»: «Tantôt», c’est quand?

«Vous avez de ces mots»: «Tantôt», c’est quand?

Tantôt sans conteste

Lorsque j’invite des Belges francophones à illustrer les différences lexicales entre leur variété de français et celle des francophones « de France », l’adverbe tantôt est souvent cité. Mais dès qu’il s’agit d’identifier ce qui nous distingue sur ce point de nos voisins, une certaine perplexité s’installe. Et pour cause : tant de ce côté de Quiévrain que de l’autre, l’utilisation de tantôt révèle une grande complexité.

Certains emplois ne donnent pas lieu à une variation géographique. Ainsi, la répétition de tantôt, pour exprimer une alternance ou une succession d’états différents, est d’usage général : avec lui, c’est tantôt oui, tantôt non  ; elle commentait chaque propos, tantôt avec une sympathie affichée, tantôt avec un agacement non dissimulé. Chez quelques auteurs, le second tantôt est remplacé par ou, parfois, puis  : « Pour m’apparaitre, tantôt dans une robe de chambre écarlate ou en habit » (Jouhandeau, cité par Le Bon usage). Mais cette substitution n’est pas encouragée par les grammairiens.

Un autre emploi ne paraît pas spécifique à une aire de la francophonie, lorsque tantôt apparaît dans les contextes où il signifie « bientôt » (dans un proche avenir) : il aura tantôt soixante ans. Il en va de même lorsqu’il équivaut à « presque, à peu près » (dans le passé) : elle a quitté la maison depuis tantôt deux ans. De l’avis général, à l’exception du Bon usage (201616, § 1005 h) qui nuance cette appréciation, il s’agit de tours littéraires et vieillis.

Tantôt chez nous… et ailleurs

La situation se corse lorsque tantôt est associé à un moment, passé ou futur, de la journée en cours. Pour les dictionnaires usuels, l’usage de référence aujourd’hui est d’employer l’adverbe tantôt uniquement avec le sens de « cet après-midi » (dans la même journée) : elle sera plus en forme tantôt, après une bonne sieste  ; venez me voir tantôt, vers trois heures  ; à tantôt, pour le goûter ! Il est également possible de trouver, chez certains auteurs, un tantôt qui renvoie à l’après-midi d’un autre jour (passé ou à venir), mais cet emploi est peu fréquent.

En Belgique, nous ne restreignons pas l’usage de tantôt au seul après-midi : c’est la journée entière qui est concernée, que ce soit dans un passé proche ou dans un futur proche. Outre les exemples déjà cités en référence à l’après-midi, on peut donc trouver des énoncés comme les suivants : il est passé tantôt, en fin de matinée  ; je devrai m’absenter tantôt, mais je serai de retour pour midi  ; elle a promis de téléphoner tantôt, en début de soirée.

Un lecteur assidu de cette chronique m’a récemment fait observer, enquêtes à l’appui, que dans la région liégeoise la locution à tantôt peut même excéder le cadre temporel de la journée en cours et s’appliquer à un futur proche. Il est possible, dans la Principauté, de prendre congé en se disant à tantôt dans le sens de « à (très) bientôt » : À tantôt, au plaisir de se revoir ! Cet emploi est-il connu ailleurs en Wallonie ? Cela n’aurait rien d’étonnant : cet usage est mentionné au 19e siècle par Pierre Larousse (Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, 1875).

Tantôt hier… et aujourd’hui

Certains Français peuvent donc trouver étrange que tantôt désigne un moment situé en dehors de l’après-midi. Mais certains seulement : plusieurs régions de France rejoignent la Belgique sur ce point, tout comme le grand-duché de Luxembourg, le Québec, la Louisiane et plusieurs pays d’Afrique subsaharienne. Il y aurait donc, comme souvent, une distinction entre l’usage de référence, forcément parisien, et celui des francophonies périphériques – la périphérie commençant aux portes de Paris.

La situation semble pourtant plus complexe à interpréter. D’après le témoignage d’Henri Bauche (Le français populaire, 19464, p. 119), tantôt est employé avec le sens de « cet après-midi » (de la même journée) dans le français populaire de Paris. Joseph Hanse, dans son Dictionnaire des difficultés du français moderne (20126, p. 557), écrit que ce tour est considéré par certains linguistes comme un trait parisien, mais que « les Parisiens s’en défendent aujourd’hui et voient là un usage provincial ». Le Trésor de la langue française n’éclaire pas vraiment notre lanterne en présentant cet emploi comme un régionalisme de l’Ouest et du Centre de la France. Une chose est sûre, néanmoins : naguère, ce tantôt populaire ou régional n’avait rien de bien légitime.

Une des clés de l’énigme se trouve sans doute dans l’observation d’André Goosse qui relève (Façons belges de parler, 2011, p. 289) que la dernière édition disponible (1935) du Dictionnaire de l’Académie française a changé radicalement le contenu de l’article tantôt par rapport à l’édition précédente (1878). Dans cette dernière, tantôt est employé comme en Belgique (en référence à la journée entière), alors que, dans la plus récente édition, l’espace temporel s’est rétréci à l’après-midi. Et cela, en conservant les mêmes exemples dans les deux cas !

En associant l’adverbe tantôt à l’après-midi d’une même journée, les dictionnaires actuels du français ont donc avalisé un usage parisien assez mal coté jusqu’au 20e siècle et ignoré des principaux dictionnaires du 19e siècle (Académie, Littré, Larousse). Ce faisant, ils ont marginalisé les emplois de tantôt qui faisaient référence à la journée entière, alors que c’était la norme reçue quelques décennies plus tôt. Voilà les pendules tantôt remises à l’heure…

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