«En entreprises»: le pluriel est-il de mise?

«En entreprises»: le pluriel est-il de mise?

« En » et « dans »

« Des formations zéro faute en entreprises » titrait, le 8 avril dernier, votre quotidien favori dans sa version « papier ». S’ensuivirent les doléances d’une lectrice qui se disait très étonnée à la lecture de ce titre. Qu’est-ce qui a pu choquer dans la formule incriminée ? Le caractère trop ambitieux de l’objectif « zéro faute » ? Point du tout ! C’est la marque du pluriel au nom entreprises. Pourtant, ces formations ne sont pas destinées à une seule entreprise, mais à plusieurs ; elles seront dispensées dans les entreprises. Pour des formations zéro faute, un bref retour sur le couple en / dans les peut s’avérer utile.

L’emploi de la préposition en pour introduire un complément de lieu est d’usage général en français : travailler en usine, croupir en prison, s’éclater en boîte, servir en salle, entrer en conclave. Dans ces expressions, il est possible de lui substituer la préposition dans suivie d’un déterminant indéfini singulier : travailler dans une usine, croupir dans une prison, servir dans une salle. D’autres énoncés admettent la substitution par dans avec un déterminant défini singulier : entrer en gare ou entrer dans la gare, venir en studio ou venir dans le studio, rester en classe ou rester dans la classe.

À la différence de dans, la préposition en introduit le plus souvent un nom sans déterminant, comme le montrent les exemples déjà cités. Les quelques exceptions apparaissent principalement dans des expressions figées : il y a péril en la demeure, se marier en l’église de X, s’envoyer en l’air. Quelquefois, un déterminant indéfini peut apparaître, mais dans des constructions avec épithète : vivre en un endroit agréable (où l’épithète agréable est obligatoire), se retirer en un lieu reculé (où reculé est obligatoire). Cet inventaire est limité aux compléments de lieu, sujet de ce billet, mais il pourrait s’enrichir d’autres types de compléments avec en.

En dehors de ces cas, les grammairiens sont unanimes pour refuser la présence d’un déterminant après en, comme dans les combinaisons en le ou en les, aujourd’hui désuètes par rapport à dans le ou dans les, mais que certains écrivains affectionnent, non sans une certaine préciosité : « Comment laisser perdre une telle citation, en le présent sujet ? » (Montherlant, cité par Le bon usage, 201616, § 1050 b 1) ; « En les petites localités des provinces arriérées » (E. de Goncourt, cité par Le bon usage). Toutefois, l’emploi recommandé de dans le, dans les n’interdit pas, au pluriel, l’usage du ès, contraction de en + les. Mais celui-ci est limité à quelques expressions vieillies ou parodiques : docteur ès lettres romanes, maître ès vérités – parfois même, de manière abusive, avec un nom singulier : « maître ès dandysme » (Queneau, cité par le Trésor de la langue française).

« En » et « dans les »

L’absence de déterminant nous prive d’indice pour choisir le nombre du complément introduit par en. Mais la question se pose-t-elle réellement ? Certainement pas dans les exemples déjà cités, comme dans tous ceux où la substitution par dans un(e) ou dans le/la est seule envisageable : habiter en banlieue, vivre en situation précaire, se perdre en mer, aller en enfer, travailler en bibliothèque.

Existe-t-il des emplois où en correspondrait à dans les introduisant un complément pluriel ? Oui, dans des énoncés comme le respect des droits humains en prison ou dans les prisons  ; les palabres en réunion ou dans les réunions  ; les conditions de vie en maison de repos ou dans les maisons de repos. On note toutefois une différence entre ces constructions : si le pluriel est de mise après dans les, le singulier est d’usage pour le complément du en.

Ce singulier est-il surprenant ? Pas vraiment, si l’on considère qu’une substitution par dans un(e) est également possible : le respect des droits humains dans une prison, les conditions de vie dans une maison de repos. Mais à la condition d’employer le déterminant indéfini avec une valeur générique, celle présente dans des énoncés comme une prison n’est pas un moulin  ; une maison de repos n’est pas un hôtel. Dans ces exemples, il s’agit bien de toute prison ou de toute maison de repos, quelle qu’elle soit.

L’emploi du singulier s’impose-t-il pour le complément de lieu introduit par en  ? Oui, dans la mesure où ce singulier est associé à une valeur générique : le respect des droits humains en prison s’impose dans toute prison ; les conditions de vie en maison de repos sont celles observées dans toute maison de repos. L’emploi du pluriel – sans le déterminant défini les – ferait perdre cette valeur générique et inviterait à spécifier ces prisons, ces maisons de repos  : desquelles s’agit-il ?

C’est pourquoi, lorsque des « formations zéro faute » s’adressent aux entreprises en général, c’est-à-dire à toute entreprise, quelle qu’elle soit, elles se donnent dans les entreprises ou en entreprise. Votre quotidien favori a donc eu raison de modifier le titre litigieux dans la version en ligne de l’article, en écrivant : « Des formations zéro faute dans les entreprises ». « En entreprise » aurait tout aussi bien convenu pour éviter d’étonner certains lecteurs…

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