Elections 2019: écrit-on «Deux Belgique» ou «Deux Belgiques»?

Elections 2019: écrit-on «Deux Belgique» ou «Deux Belgiques»?

Une règle générale et de nombreux écarts

« Deux Belgique » : ce titre barrait la une du Soir, le 27 mai dernier, après le verdict des urnes. Plus d’un lecteur a sans doute partagé ce commentaire lu sur un réseau social : pourquoi pas de -s à Belgique  ? Certes, la règle générale apprise à l’école revient vite en mémoire : il n’y a pas de pluriel aux noms propres. Mais les exceptions ne manquent pas, que les grammairiens répertorient avec zèle.

Pour qui aurait quelque peu oublié ses fondamentaux de grammaire, rappelons que l’invariabilité en nombre d’un nom propre est liée à la définition de ce dernier. À la différence du nom dit commun qui désigne une classe, une idée générale ou un sens, le nom propre s’applique à un individu, un objet unique ou un groupe de personnes de même espèce. L’emploi de la majuscule permet de repérer cette unicité : Elsa, Belgique, Le Soir, les Français. Et d’apporter d’utiles distinctions, comme celle à faire entre l’état des finances et les finances de l’État.

Dans l’ancienne langue, les noms propres variaient comme les noms communs. Cet usage a persisté pour les noms de personnes jusqu’au 18e siècle, puis la graphie s’est progressivement figée, notamment avec l’instauration de l’état civil. Les grammairiens ont recommandé l’usage du singulier pour les noms propres, mais sans parvenir à endiguer les nombreux écarts que se permettaient des auteurs renommés, ni à s’accorder entre eux sur l’ensemble de la question.

Les noms de célébrités

Si un nom de personne peut toujours rester invariable en nombre, bien des exceptions sont tolérées lorsqu’il s’agit d’individus ou de familles illustres. Les grammairiens les justifient en arguant de la gloire ancienne de ces célébrités, qui remonte parfois à l’époque où les noms propres prenaient la marque du pluriel. Sur la base de ce critère dont la subjectivité n’échappera à personne, on écrit les Lambert au singulier et les Capulets au pluriel. Toutefois, l’usage connaît beaucoup de fluctuations : on trouve tantôt les Habsbourg, les Napoléon  ; tantôt les Habsbourgs, les Napoléons.

Les mêmes hésitations s’observent dans la désignation d’une œuvre d’art. Parfois le nom de l’auteur peut prendre la marque du pluriel : acheter des Matisses, vendre des Picassos  ; parfois il reste invariable : exposer des Watteau  ; sélectionner des Léger. Lorsque le nom de l’œuvre d’art renvoie à un personnage illustre, le même flou subsiste : comparer deux Diane(s) chasseresse(s), sculpter des Cupidon(s), peindre des Apollon(s).

La tendance générale est toutefois de laisser invariables les titres de livres, revues et journaux : comparer les traductions de deux Énéide ; jouer deux Antigone bien différentes  ; consulter les Soir de l’année écoulée. Il en va de même lorsqu’un ouvrage est désigné par le nom de son auteur : j’ai dévoré les Zola de la bibliothèque  ; deux ou trois Proust étaient empilés sur le guéridon.

Lorsque des personnalités donnent leur nom à des réalités communes, le nom propre devient un nom commun et perd sa majuscule : c’est la figure appelée antonomase. Il y a belle lurette que les boîtes à ordures du préfet Poubelle sont appelées poubelles et que la sauce créée par le marquis de Béchameil est devenue la béchamel. Dans la même ligne, on écrit généralement des don juans, des mécènes, des tartuffes. Mais on hésite encore entre jouer les dons quichottes et jouer les don Quichotte  ; entre les prévisions des cassandres et les prévisions des Cassandre.

Les noms de lieu

Les noms de ville restent généralement invariables : deux Montréal s’opposent : celui des anglophones et celui des francophones  ; deux Charleroi sont à distinguer : la ville haute et la ville basse. La même règle prévaut pour les noms de pays ou de régions, mais, pour certains d’entre eux, les grammairiens acceptent la variabilité en nombre, ancrée dans un usage déjà ancien. Ce sont les exemples classiques des Amériques, des Antilles, des Gaules, des Indes ou des Pouilles. Mais cette variabilité peut s’observer également avec des réalités historiques plus récentes : les deux Congos, les deux Corées, les deux Vietnams.

Qu’en est-il alors de ces « deux Belgique(s) » issues du récent scrutin fédéral ? D’après ce qui précède, il semble difficile de trancher. La règle générale d’invariabilité en nombre des noms de lieu peut justifier deux Belgique au singulier. Mais il ne manque pas de précédents qui plaident en faveur de deux Belgiques au pluriel, comme les graphies attestées deux Frances, deux Suisses ou deux Europes qui concurrencent parfois l’emploi de ces noms propres sans la marque du pluriel.

En définitive, le choix relève peut-être moins de la grammaire que de l’analyse politique ou de l’idéologie. Une comparaison des occurrences des groupes deux Allemagnes et deux Allemagne à l’époque contemporaine fait apparaître que la graphie deux Allemagnes connaît une nette progression à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Si l’on considère le cas proche de l’Algérie, on constate que la graphie deux Algéries connaît un pic d’emploi au tournant des années 1950-1960, moment où les autorités de la métropole avaient à choisir entre une « Algérie française » et une « Algérie algérienne ». L’emploi préférentiel des formes plurielles Allemagnes et Algéries correspond donc à des moments clés de l’histoire de ces pays, périodes de rupture et de séparation.

Le choix d’écrire deux Belgique respecte la règle générale de l’invariabilité en nombre des noms de pays. Mais le résultat se laisse interpréter comme une Belgique coupée en deux. Par contre, la graphie deux Belgiques rendrait plus évidente la scission, en deux États, d’un pays qui a relégué sa devise nationale au rang des expressions surannées. « Écoutez-le craquer, le plat pays qui est le mien »…

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