Carte blanche: «Pourquoi j’assume complètement mon pseudo-féminisme»

Irène Kaufer.
Irène Kaufer. - Dominique Duchesnes/Le Soir.

C’est avec une certaine consternation que j’ai lu la Carte blanche signée par Aurore Van Opstal, « Stop aux salauds et aux pseudo-féministes ! »

En réalité, il est assez peu question des « salauds » – catégorie déjà très réductrice de la domination masculine, car si seuls les « salauds » étaient responsables de l’oppression des femmes, que le monde serait simple : il suffirait d’écarter les « méchants » pour laisser la place aux « gentils »…

Mais en réalité, dans ce texte, il est surtout beaucoup question de « pseudo-féministes » et il me semble vraiment désolant qu’au lieu de reconnaître toute la diversité des féminismes (au pluriel), on se permette de décerner des brevets de « bon » ou de « vrai féminisme », excluant une bonne partie de celles qui se battent, parfois depuis des décennies, pour les droits des femmes.

Un combat digne, avec ou sans voile

Je ne suis pas une femme voilée, mais je reconnais sans peine que celles qui se définissent comme « féministes musulmanes » (voilées ou non) portent un combat essentiel, car ce sont elles, et pas moi, qui peuvent trouver leur propre voie vers l’émancipation. Il est faux de prétendre qu’elles nient le « patriarcat arabo-musulman » ; si elles sont solidaires de leurs frères, leurs compagnons, quand ceux-ci sont victimes de racisme, de violences policières, de discriminations, elles savent aussi les remettre à leur place lorsqu’il est question de conquérir l’autonomie des femmes. Elles ont donc toute leur place dans le mouvement féministe, et s’il arrive que nous ayons des divergences, eh bien, c’est justement ce qui fait la richesse d’un « mouvement » qui n’est pas une secte, ni un parti avec un programme défini, mais (selon les termes de la philosophe Françoise Collin) un chemin qui se construit en marchant.

Les prostituées, premières victimes de la répression

Je ne suis pas une prostituée, pas plus qu’une proxénète vivant de la prostitution d’autrui, et je ne crois pas un seul instant à des « besoins sexuels irrépressibles » des hommes. Je constate simplement que certaines personnes, et en effet surtout des femmes, et en effet principalement pauvres et/ou migrantes, ne trouvent pas d’autre issue à des situations de vie inextricables, que ce soit à cause des politiques migratoires, de la précarité économique, de violences subies. En tant que féministe, je pense surtout qu’il faut prendre au sérieux la parole des femmes : aussi bien de celles qui ont voulu sortir de cette situation que de celles qui disent l’avoir choisie ou s’y être résignées, mais qui réclament en tout cas des conditions plus dignes d’exercice de leur activité. Car on a beau proclamer qu’on « combat la prostitution » ou « le système prostitutionnel », ce sont bien les prostituées qui sont en première ligne des mesures répressives.

Une « idéologie trans » ?

Je ne suis pas non plus une personne transgenre, mais je sais les discriminations, les violences auxquelles ces personnes sont confrontées. Parler d’« idéologie trans » c’est faire preuve d’autant d’ignorance butée que ceux qui prennent pour cible une soi-disant « théorie de genre », bête noire des réactionnaires de tout poil, d’Orban à la Manif pour tous. Il peut y avoir des tensions entre féministes et militant·es transgenres, comme il y en a avec les mouvements politiques ou gays : il n’empêche que la remise en question de la binarité rejoint les combats féministes. L’autrice réduit ici « transgenres » au « changement de sexe », passage quasi obligé tant que ne sont reconnus que deux genres (voir tous les formulaires qui ne comprennent toujours que les deux catégories M et F). Aujourd’hui, grâce à la lutte des transgenres, des personnes peuvent justement refuser d’entrer dans ces catégories.

Pour toutes ces raisons, j’assume complètement mon « pseudo-féminisme », qui est mon combat depuis les années 70 et qui restera le mien avec toutes celles qui veulent que nous partagions la construction de ce chemin, au-delà de nos divergences.

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