Vous avez de ces mots: un pléonasme est-il toujours vicieux ?

Vous avez de ces mots: un pléonasme est-il toujours vicieux ?

Qu’est-ce qu’un pléonasme ?

Les amateurs de beau style traquent sans pitié les pléonasmes qui grèvent les textes de leurs contemporains. Quelquefois, les mailles du filet sont si larges que le menu fretin y côtoie les grosses prises. Pour éviter de confondre les fantômes imaginaires et les personnes humaines, il importe de garder en mémoire quelques balises, à commencer par une utile distinction entre les pléonasmes lexicaux et les pléonasmes grammaticaux.

Les pléonasmes grammaticaux sont des cas de redondance syntaxique, récusés par les grammairiens. Tel l’emploi de et de y dans une même subordonnée : dans une maison où il y a placé ses économies ; ou celui de dont et en, avec le même antécédent : une expérience dont il en tirera bénéfice. Un des billets de cette chronique s’est attardé à une troisième illustration, celle des énoncés qui associent de et dont : c’est de l’avenir du parti dont il est question ; c’est de cette histoire dont je me souviens.

Si les cas de redondance syntaxique, plus difficiles à repérer, échappent parfois au chalut des censeurs, les pléonasmes lexicaux sont des prises faciles. La pêche au gros ramène des sortir dehors, monter en haut, prévoir à l’avance, panacée universelle, première priorité et autres périssologies dont on conviendra qu’elles répètent la même information. Généralement, ces pléonasmes ne suscitent aucune indulgence : on les qualifie de fautifs ou de vicieux.

Nombre de pléonasmes sont installés depuis longtemps dans la langue. Le tour car en effet, par exemple, est attesté dès l’époque classique (Le bon usage, 2016, § 374 b) ; tartine de pain est employé entre autres par Zola et Martin du Gard (Trésor de la langue française). Avec des tolérances qui pourraient surprendre : faux prétexte, souvent considéré comme pléonastique, a été repris sans aucune réserve dans le Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1878, avant de disparaître au profit de prétexte fallacieux.

Un pléonasme est-il toujours redondant ?

Peut-on considérer qu’une répétition, base du pléonasme, n’apporte aucune information nouvelle ? Certainement pas dans les cas où cette redite donne au texte une force particulière. C’est ce qui distingue je l’ai vu de je l’ai vu de mes propres yeux ou même je l’ai vu , de mes yeux vu ; il se répète et il répète dix fois la même chose ; je suis certain et je suis sûr et certain. N’est-ce pas le même phénomène qui est à l’œuvre dans au jour d’aujourd’hui ou en lieu et place de (quelqu’un) ?

Il est aussi des répétitions d’information qui n’ont plus rien de redondant parce que le sens des mots a évolué. Cette chronique a commenté l’expression s’avérer vrai, dans laquelle certains perçoivent une redondance entre l’adjectif vrai et le verbe s’avérer ; en effet, ce dernier est issu du latin verus « vrai » et signifie étymologiquement « se révéler comme vrai ». Le même type de justification est avancé pour refuser ciel constellé d’étoiles, car constellé signifie « parsemé d’étoiles », ou taux d’alcoolémie, puisque alcoolémie désigne le taux d’alcool dans le sang.

À ce compte, il faudrait prendre cum grano salis la locution saupoudrer de sucre, où le mot saupoudrer « poudrer de sel [sau] » est détourné de son sens étymologique ; crier au loup devant loup-garou, dont la base loup a été renforcée par garou « homme-loup » ; balayer tout fétu de paille, puisqu’un fétu ne peut être qu’un brin de paille. L’histoire des mots fait partie de la culture des francophones, mais cette matière passionnante ne peut être invoquée pour figer l’évolution du lexique.

Un tri est-il toujours sélectif ?

Une autre raison d’accepter certains pléonasmes formels est de reconnaître qu’ils évitent des méprises. On peut citer à ce propos la locution doyen d’âge (d’une assemblée), dans laquelle âge apporte une précision qui empêche la confusion avec un autre doyen, le plus ancien des membres d’un corps par ordre de réception (doyen de la cour d’appel, de l’Académie). Il en va de même pour milieu ambiant, dont l’adjectif ambiant oriente l’interprétation vers l’entourage matériel et moral plutôt que vers un écosystème (l’impact climatique sur le milieu) ou une position moyenne (un juste milieu).

Le même genre d’argument me semble admissible pour une autre locution stigmatisée par les puristes : tri sélectif. Le tri est un choix qui permet d’éliminer ce qui ne doit pas être retenu ou de répartir un ensemble d’éléments selon un certain ordre. Tout tri étant une sélection, débarrassons-nous de ce pléonastique tri sélectif. Sauf que… Employez-vous spontanément tri sélectif s’il s’agit de classer vos livres par ordre alphabétique, de répartir des visiteurs ou d’éliminer des fruits endommagés ? Dans ces contextes, comme la plupart des francophones, vous vous contentez généralement du simple tri.

Par contre, vous réservez tri sélectif à une opération spécifique : la répartition des déchets ménagers en fonction de la collecte sélective qui est organisée dans votre commune ou dans votre quartier. Nul besoin de préciser, à la différence des exemples qui précèdent, ce sur quoi porte ce tri sélectif : il s’agit toujours des déchets qui vont prendre le chemin de vos différentes poubelles. Le tri de vos papiers permet de ranger votre bureau sans vous défaire de ceux-ci ; par contre, si votre tri devient sélectif, une partie d’entre eux alimentera le prochain ramassage des papiers.

La locution tri sélectif est récente, puisqu’elle désigne une activité qui s’est progressivement imposée dans les dernières décennies du 20e siècle. Elle s’applique à un tri spécifique, celui des déchets ménagers. Il me semble donc indiqué d’y voir un néologisme dont les deux composants créent une acception nouvelle, plutôt qu’un pléonasme. Les dictionnaires du français ne s’y trompent pas : cette locution est enregistrée sans aucune réserve de leur part. En matière de (prétendus) pléonasmes, un tri sélectif s’impose !

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+

Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

1€ pour 1 mois
J'en profite
Je suis abonné et
je dispose d'un compte
Je me connecte
1€ Accès au Soir+
pendant 24h
Je me l'offre
Je suis abonné et
je souhaite bénéficier du Soir+
Je m'inscris
A la une
Tous

En direct

Le direct