Le Cours de Philo et Citoyenneté mérite une nouvelle ambition

Le Cours de Philo et Citoyenneté mérite une nouvelle ambition
René Breny.

En juillet 2014, la majorité CDH et PS décidait, uniquement pour l’enseignement officiel, la création d’un « cours commun d’éducation à la citoyenneté, dans le respect des principes de la neutralité, en lieu et place d’une heure de cours confessionnel ou de morale laïque ». On ne refera pas ici l’histoire de sa mise en place, entre initiatives politiques et correctifs juridiques, mais saluons la majorité sortante qui a tenu ses promesses : le Cours de Philosophie et Citoyenneté (CPC) est là et participe à une évolution attendue de la formation scolaire !

Début mai, une revendication électorale, passée plutôt inaperçue, de huit hommes représentant les cultes reconnus demandait, via une lettre à des parlementaires, « le maintien d’un cours de religion intégré dans l’horaire obligatoire des élèves de l’enseignement officiel ». On sait, en effet, depuis les conclusions d’un Groupe de travail émanant des principaux partis de la FWB que ceux-ci sont en faveur de deux heures de CPC, même s’ils divergent sur ses modalités organisationnelles. On sait aussi que la proposition de rendre les cours de religion optionnels figure dans des programmes politiques.

Les arguments avancés

On doit être attentif aux propos des chefs de culte qui, s’ils rappellent que le cours de religion contribue à la « recherche de sens » et à la prise en compte de la « dimension religieuse », estiment nécessaire, pour le dispenser, d’avoir une personne « mandatée et formée par des institutions académiques reconnues » qui « connaît la religion concernée de l’intérieur et respecte la liberté de conviction des élèves ».

Pour eux, le cours de religion viserait ainsi à « construire la citoyenneté » et à mettre en œuvre le dialogue interconvictionnel, via des « activités communes » devant néanmoins conforter l’identité personnelle. On aurait alors, selon eux, des « laboratoires de citoyenneté » où l’on se rencontre, mais « sans renier pour autant ses convictions », avec une ligne d’action : « connaître sa culture, son héritage, ses Écritures fondatrices ».

Deux idées sont encore avancées :

1. le cours de religion, en retissant le lien avec la culture, permet de combattre « les dérives extrémistes » et les « abus de pouvoir », en aidant dans la lutte contre les fondamentalismes. Argument complexe, à mon sens, et dont la conséquence est potentiellement lourde pour l’interprétation sociétale de la religion concernée.

2. Interprétant les premiers chiffres des légitimes demandes de dispense des cours de religion, ils concluent prématurément que ceci montre que le cours de religion fonctionne sur une spécificité qui n’est ni de l’ordre de l’histoire, de la sociologie ou de la psychologie des religions. « Ces démarches-là », disent-ils, ne permettent de prendre le religieux que comme « un objet extérieur à l’élève » et empêchent cet énigmatique « éclairage religieux spécifique ».

Enfin, dans leur commentaire de l’article 24 de la Constitution, en s’appuyant sur des analyses d’H. Dumont, ils rappellent le « droit à une éducation morale ou religieuse », mais livrent une conséquence insolite : la nécessité d’un lien intrinsèque entre « l’obligation scolaire » et un cours faisant pleinement « partie de la grille horaire ». D’où une conclusion en deux temps. Un prescrit : pour freiner l’appauvrissement du cours, pas moins d’une heure par semaine ; une mise en garde : « rendre le cours de religion/morale optionnel ou le sortir de la grille horaire » serait « en contradiction avec la Constitution ».

Quid alors de ceux qui demandent la dispense (désormais autorisée suite à l’avis de la Cour constitutionnelle) ? Les huit les assimilent, en citant le constitutionnaliste, à un « dilemme dans lequel le principe constitutionnel les enferme » et la seule solution est… la dispense. Pas un mot, pour ce cas de figure, sur la deuxième heure de CPC !

Les leçons à tirer

Il faut désormais tirer des leçons de cette prise de position mais aussi de la vision orientée de la religion qu’elle propose :

1. La note confirme la condition mono-convictionnelle et identitaire de l’enseignant.

2. Elle insiste sur le besoin d’une connaissance « de l’intérieur » et, si le projet vise « l’interconvictionnel » (sans hélas évoquer celui qui n’en a pas), il n’en reste pas moins que demeurent la mention de la consolidation de l’identité religieuse et du souhait de ne pas « renier ses convictions ». Par-là, les huit confirment que ce cours n’est formellement pas comme les autres, ils l’éloignent d’une approche externe par les sciences humaines et ils prônent ce que l’on appelle techniquement une intelligence de la foi.

Une vision étonnante

Cette vision est lourde de conséquences. Elle peut d’abord étonner car les revendications ont un côté unilatéral et peu constructif voire inventif. On rappellera ici que le réseau catholique a nettement édulcoré le projet du CPC et n’a pas créé un cours spécifique, au risque de porter atteinte à l’égalité de traitement des élèves.

Mais, plus profond, la posture des religieux et leur conception « par l’intérieur » de la religiosité confortent paradoxalement tout l’argumentaire qui a mené à créer du « commun » et du « neutre » avec le CPC, en voulant tourner le dos à un modèle de formation subjective où la séparation et la ségrégation des élèves étaient actées en fonction d’une identité. Car, pour chercher le sens, à quoi bon séparer ?

Dès lors, en s’appuyant sur les ambitions des travaux du Groupe de travail, on peut sereinement plaider pour la nette consolidation d’un CPC de deux heures et également un remaniement des référentiels avec un programme plus ambitieux et transversal pour construire un savoir citoyen et critique non à « partir de » mais « sur » les religions, tout en restant dans une classe « en commun », avec les nobles usages de la neutralité et de l’approche objective par l’extériorité de la raison, en sorte que tous soient semblablement informés et apprennent ainsi à se respecter mutuellement sur le plan des convictions.

Quelle approche faut-il favoriser ?

Bien sûr, corollairement, il conviendra de se poser des questions essentielles voire radicales sur les missions de l’École et leurs justes limites, sur les missions de « sens » des cultes reconnus et le lieu adapté à leur mise en œuvre, sur la pertinence d’une « éducation religieuse » ou encore sur ce que la Constitution dit d’elle quand elle use à son égard du verbe « offrir », désormais qu’il est acquis que l’on peut refuser cette offre.

Questions passionnantes car elles permettront de voir si nous allons dans le sens historique et progressiste de la compréhension de la notion de « citoyenneté » quand elle s’applique à la liberté religieuse et si, ce faisant, nous favorisons une approche éducative commune, réflexive et surtout non identitaire et non sacralisée des religions, sachant qu’on peut aussi ne pas en avoir…

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