Vous avez de ces mots: le «foot féminin», ça existe?

Eugénie Le Sommer.
Eugénie Le Sommer. - Photo News.

Comme bien des gamins de son âge, l’auteur de ces lignes a passé de nombreuses heures de récréation à jouer au football. Dans des conditions parfois spartiates, avec chocs et chutes à l’envi. Sans trop se plaindre, néanmoins. Comme on le disait à l’époque (horresco referens, mais c’était au millénaire dernier) : « Le foot, c’est pas un sport de filles ! » Et quand une fille allergique à la marelle tentait de se mêler à ces ébats déjà virils, elle était prestement mise hors jeu : « Le foot, c’est pas un sport de gonzesses ! » Depuis lors, bien des ballons ont échoué au fond des filets et les filles font aujourd’hui preuve de leurs talents footballistiques à l’occasion d’une Coupe du monde très médiatisée. Certes, il subsiste des différences énormes entre les Red Devils et leurs homologues féminines des Red Flames, qu’il s’agisse du statut, de la notoriété ou des rémunérations. Mais elle est loin l’époque où les bien-pensants s’offusquaient des conséquences négatives de cette pratique sportive pour les jeunes filles de condition.

Comme cette chronique l’a souvent souligné, toute évolution sociale a des conséquences sur notre langue. La pratique du football par un nombre croissant de joueuses ne modifie pas seulement les représentations machistes que certains peuvent entretenir à propos de ce sport « de garçons », mais elle pose des questions lexicales intéressantes, telles celles recensées par Titiou Lecoq à la lecture de la presse française. Comment féminiser les noms des postes occupés par les joueuses ? Comment nommer la femme qui entraîne l’équipe ? Et celle chargée de la sélection ?

Entre sélectionneuse, sélectionneure et sélectionneur, entraîneuse, entraîneure et entraîneur, défenseuse, défenseure et défenseur, le choix n’est pas qu’esthétique. Pas plus qu’il ne l’est entre autrice, auteure et auteur, traités dans un récent billet de cette chronique, ou entre contrôleuse, contrôleure et contrôleur abordés précédemment. L’enjeu est de choisir la dénomination la plus appropriée pour désigner une activité exercée par une femme, voire de revendiquer un mot spécifique pour ce faire. Au football comme ailleurs, il s’agit d’assurer aux femmes la visibilité qui leur revient, en recourant aux formes linguistiques adéquates.

Un football trop masculin

Récemment, plusieurs joueuses de réputation internationale se sont exprimées sur une autre question : le football féminin existe-t-il ? C’est le cas de notre compatriote Aline Zeler, interviewée par Le Soir  : « Cela m’énerve qu’on parle encore de football féminin. Après tout, on pratique le même sport, non ? » Une prise de position qu’explicite la Française Mélissa Plaza, dans des propos repris par Véronique Laurent  : « Le foot féminin n’existe pas. Ce sont les mêmes règles, la même taille de ballon, de terrain, les mêmes buts et les mêmes temps de jeu [que pour les hommes]. »

D’un point de vue linguistique – le seul que cette chronique s’autorise à adopter –, l’existence d’un football féminin (« qui a rapport aux femmes ») postule celle d’un football masculin (« qui a rapport aux hommes »). Cette distinction existe dans d’autres activités sportives, comme le tennis ou la gymnastique, mais ces disciplines diffèrent quelque peu selon qu’elles sont pratiquées par des femmes ou par des hommes. Il n’est pas ici question du niveau des performances, mais de différences dans les règles de jeu (au tennis, dans les tournois du Grand Chelem, victoire en deux sets pour les femmes, en trois sets pour les hommes) ou dans les exercices pratiqués (en gymnastique, avec quatre agrès pour les femmes, six pour les hommes).

S’il est fréquent d’entendre parler de tennis masculin ou de gymnastique masculine, qui emploie la locution football masculin  ? Pas grand monde, ce qui suggère que le football est par essence masculin, avec une déclinaison féminine de second rang. On retrouve ici un argument déjà avancé en grammaire, à propos de l’utilisation du masculin générique qui « invisibilise » les marques du féminin. On peut considérer que l’emploi de la locution football féminin reflète une dissymétrie et non une simple alternance de genre. Comme en d’autres cas, il s’agit plus de « démasculiniser » que de féminiser.

Le football pour tous les genres

Comment éviter ce biais sexiste ? Sans doute, comme le prônent certaines joueuses de football, en évitant d’associer à ce sport un qualificatif précisant le genre, lequel peut se retrouver ailleurs dans le contexte. Plutôt que équipe de football féminin, on préférera équipe féminine de football  ; au lieu de championnat de football féminin, on emploiera championnat féminin de football  ; de même, coupe du monde de football féminin cédera la place à coupe du monde féminine de football. Est-ce de nature à mettre sur le même pied joueuses et joueurs de football ?

Ce n’est pas sûr, pour certains qui considèrent que féminin, dans ces contextes, peut véhiculer des connotations renvoyant à la féminité plutôt qu’au genre féminin. D’où les propositions coupe du monde dames (un peu suranné) ou coupe du monde femmes, qui s’inscrivent dans le paradigme des appositions rayon homme, rayon femme (d’un magasin) ; mode homme, mode femme. Reste à savoir si les énoncés complets coupe du monde de football dames ou coupe du monde de football femmes, de construction complexe, pourront s’imposer. Si coupe du monde féminine de football ou coupe du monde femmes évitent une discrimination que l’on peut déceler dans coupe du monde de football féminin, l’égalité ne sera atteinte que lorsqu’on emploiera symétriquement coupe du monde masculine de football ou coupe du monde hommes. Rendez-vous en 2022 au Qatar, pour un nouveau point de la situation. Sans nourrir d’espoirs démesurés : les femmes savent pourquoi…

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