Communisme et fascisme, même combat, même bilan?

Manifestation à Riga, en Lettonie, contre les nostalgiques du régime hitlérien et ceux du régime stalinien.
Manifestation à Riga, en Lettonie, contre les nostalgiques du régime hitlérien et ceux du régime stalinien. - Reuters.

Que les mouvements de gauche extrême (Mélenchon, Podemos, PTB…) inquiètent certains, c’est logique : leurs programmes proposent une taxation des plus hauts revenus, la sortie des traités internationaux, bref, un virage à gauche toute d’une politique dans les pays européens qui, même avec des gouvernements socialistes, est majoritairement libérale depuis très longtemps. Une politique qui a lentement mais sûrement mis à mal les services publics, renforcé les grandes fortunes, favorisé les entreprises multinationales et creusé les disparités de revenus, en érodant sans cesse la classe moyenne. Que ces programmes soient partiellement irréalistes, c’est une vérité qui frappe l’ensemble des programmes de campagne ; mais nul ne peut nier qu’ils mettent le doigt sur des injustices réelles (l’absence de taxation sérieuse des multinationales, les disparités sociales, la précarisation des plus faibles…).

Le cordon sanitaire

Il n’empêche, nombreux sont celles et ceux qui appellent à un boycott de ces partis et à la mise en place d’un « cordon sanitaire » pour les isoler de la même manière que des partis d’extrême droite.

En Belgique, le premier cordon est établi en Flandre en 1989, mais il sera dénoncé rapidement par la Volksunie, suivie par le CVP et le PVV. En 1992, le programme du Vlaams Blok suscite un deuxième accord entre partis flamands. Il y a en fait deux cordons en Belgique, qui sont une application de la loi Moureaux du 30 juillet 1981 : un cordon politique (qui empêche la participation des partis visés à une coalition) et un cordon médiatique (qui les prive d’interventions publiques). Ils ont été activés après la percée électorale de l’extrême droite. Les médias ont alors décidé de ne pas donner la parole aux partis qui « profèrent des propos discriminants, que ce soit en fonction de la prétendue race, du genre, de la culture », comme le rappelle Jean-Pierre Jacqmin, directeur de l’information à la RTBF. Cordon qui doit viser tout parti ou tout responsable politique qui, outre ces discriminations, porterait atteinte aux valeurs démocratiques fondamentales. Le Vlaams Belang rentre parfaitement dans cette définition ; il est clairement un parti d’extrême droite et envisage même la réinstauration de la peine de mort, ce qui nous exclurait de facto de l’Union européenne et, plus largement, d’une démocratie digne de ce nom.

Le programme du Belang prévoit en outre de placer tous les demandeurs d’asile en centre fermé ; la castration chimique pour les délinquants sexuels ; l’inscription dans la Constitution flamande que la culture dominante flamando-européenne est la seule culture publique en Flandre ; un retour au pays pour les musulmans qui veulent maintenir le prescrit islamique ; la priorité pour les logements aux nationaux ; une ségrégation sociale dans l’accès à la sécurité sociale…

Le communisme, aussi grave que le nazisme

Un autre argument, que l’on retrouve souvent sur Facebook et dans les forums : l’héritage du communisme serait aussi lourd, sinon davantage, que celui du nazisme. Et il n’y aurait aucun exemple de réussite d’une politique communiste. Quand on lit pareils arguments, parfois de la part de personnes cultivées et disposant d’un diplôme supérieur, on est découragé…

Petits rappels : le nazisme et le fascisme sont des idéologies d’exclusion, fondées sur le rejet de l’autre, sur un nationalisme exacerbé et exclusif, sur des concepts de supériorité ethnique. Elles appellent au meurtre, à l’élimination, à la discrimination systématique. Elles s’opposent sans la moindre ambiguïté à la démocratie, qu’elles ont cependant souvent utilisée pour arriver à leurs fins. Et l’aboutissement, on peut même dire la finalité, du fascisme et du nazisme reste l’antisémitisme et l’extermination des « races inférieures ».

Le communisme a effectivement donné des régimes totalitaires tous plus ou moins monstrueux, certains – comme au Cambodge – versant eux aussi dans le génocide. Mais plusieurs différences de taille distinguent les deux extrêmes. D’abord, le communisme est, au départ, une idéologie généreuse et internationaliste – même si Lénine et Staline vont la faire dériver vers un nationalisme étroit et mortifère, tout comme le PC chinois (mais la Chine a toujours été nationaliste, quel que soit le régime en place, et nos régimes démocratiques, souvent de droite ces derniers temps, n’ont aucun scrupule à collaborer avec ce pays communiste). Il faut cependant tenir compte de certains paramètres pour juger l’un ou l’autre de ces régimes : la dictature cubaine s’explique en partie par le blocus imposé par les USA.

Les similitudes entre les deux idéologies totalitaires existent, mais elles pèsent moins lourd que leurs divergences. « Placer sur le même plan moral le communisme russe et le nazi-fascisme, en tant que tous les deux seraient totalitaires, est dans le meilleur des cas de la superficialité, dans le pire c’est du fascisme. Ceux qui insistent sur cette équivalence peuvent bien se targuer d’être démocrates, en vérité, et au fond de leur cœur, ils sont déjà fascistes ; et à coup sûr ils ne combattront le fascisme qu’en apparence et de façon non sincère, mais réserveront toute leur haine au communisme », a écrit Thomas Mann. Comme l’analyse bien Zeev Sternhell dans les différents essais qu’il a consacrés à cette question, le fascisme se propagera dans l’entre-deux-guerres parce qu’il bénéficiera de soutiens même indirects parmi des intellectuels et des artistes. Pour eux, le communisme est un cauchemar parce qu’il s’attaque ouvertement à la propriété privée et à la religion, ce qui, pour une Europe profondément attachée à cette propriété et à l’héritage chrétien, est impensable. Rappelons que la propriété est le deuxième droit naturel fondamental défini par la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789…

De nombreux exemples

Mais est-il vrai qu’il n’y a eu aucun gouvernement communiste (ou avec une participation des communistes) démocratique ? C’est aller un peu vite en besogne que de l’affirmer. Après la guerre, de nombreux gouvernements de coalition se mettent en place avec les communistes (5 en Belgique, dont certains ont vu une coalition entre les libéraux et les communistes sans les catholiques), qui ont été particulièrement actifs et courageux dans les différents mouvements de Résistance – sans parler de l’effort de guerre déterminant de l’Armée rouge, sans laquelle la défaite de l’Allemagne nazie n’était pas assurée. Ces coalitions seront sabotées par les États-Unis, qui conditionneront l’application du Plan Marshall à la fin de ces alliances « contre-nature ». Dans la foulée, ce « champion de la démocratie mondiale » n’hésitera jamais à intervenir, dans l’ombre ou dans la lumière aveuglante de ses bombes, pour renverser les régimes à son goût trop à gauche ou pour déclencher des guerres sur des motifs inventés de toutes pièces, comme ce fut le cas en Irak. On peut aussi pointer le rôle déterminant du PCI dans la démocratie italienne d’après-guerre, et la manière remarquable dont le parti a pu gérer un nombre impressionnant de municipalités de toutes tailles. Ou l’exemple du Kerala, cette république d’Inde aujourd’hui gouvernée par les communistes, et dont l’indicateur de développement humain est particulièrement élevé par rapport à son niveau de développement économique, avec une espérance de vie et un taux d’alphabétisation très supérieurs à la moyenne nationale. On peut enfin souligner la réussite remarquable du gouvernement de coalition portugais qui, avec l’appui des communistes, a complètement redressé l’économie du pays et a sensiblement réduit le chômage au cours des quatre dernières années, en tournant le dos à la politique d’austérité.

Les extrêmes ne se rejoignent pas

Non, les extrêmes ne sont pas forcément similaires. Elles le sont lorsqu’elles débouchent sur des régimes totalitaires, évidemment ; mais dans le cadre d’une démocratie, qui plus est établie sur le suffrage proportionnel, un parti de gauche radicale au sein d’un exécutif peut être l’élément décisif pour revenir à une réelle politique de justice sociale. Il peut aussi, comme ce fut le cas au Portugal, rappeler que les règles européennes ne sont pas aussi strictes qu’on veut le faire croire et qu’une marge de manœuvre budgétaire est possible pour financer des réformes sociales et rétablir l’équilibre en faveur des plus précaires.

Une telle participation n’a rien de comparable avec celle d’un parti d’extrême droite, qui à chaque fois a tenté de porter atteinte aux acquis démocratiques. L’argument de Philippe Van Parijs et d’autres, selon lequel l’exercice du pouvoir démontrera l’inefficacité du Belang, est d’une naïveté déplorable ; chaque fois que, dans un pays ou l’autre (comme au Brésil aujourd’hui), l’extrême droite a participé à la gestion publique, des atteintes graves ont été portées aux droits et aux valeurs fondamentales de la démocratie ; bibliothèques « expurgées », retour en arrière sur les droits des femmes, des minorités sexuelles, sur le droit à l’avortement ou à l’euthanasie, restrictions drastiques de la migration, diminution, suppression ou mise sous tutelle des politiques culturelles, atteintes graves aux libertés d’expression, de pensée, de culte, aux libertés académiques…

Les campagnes de bashing sans précédent à l’encontre des partis de la gauche radicale tentent de décrédibiliser leur projet, souvent dans un respect très aléatoire de l’éthique journalistique, en jouant systématiquement sur les stéréotypes staliniens. On invoque souvent le « point Godwin » quand on rappelle, pour l’extrême droite, où elle a mené le monde (et sans pouvoir donner le moindre contre-exemple d’un gouvernement d’extrême droite qui aurait mené un pays vers plus de justice, de paix, de démocratie) ; pourquoi se le permet-on (Staline remplaçant Hitler, et les soviets, les nazis) pour éviter de prendre ce qui, dans le projet de la gauche radicale, peut servir la société entière ?

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