{Tabou} ou {taboue}, cette question?

Nous devons le mot «
tabou
» à l’explorateur James Cook qui l’a ramené d’un de ses voyages en Océanie.
Nous devons le mot « tabou » à l’explorateur James Cook qui l’a ramené d’un de ses voyages en Océanie. - D.R.

Invité de la RTBF dans l’émission « Matin Première » du 6 juin dernier, le président du CDH était interrogé sur l’éventualité de changer le nom de son parti. Sa réponse fut d’une prudence de Lapon : « ce n’est pas une question tabou ». Un tabou laissé invariable dans le tweet de la RTBF relatant ces propos, mais prononcé <taboue> par Maxime Prévot, avec une voyelle finale allongée, à la wallonne, pour indiquer la marque du féminin. Tabou est-il ou non variable ?

Un mot qui vient de loin

Au passage, rappelons que tabou est un mot d’introduction relativement récente en français. Nous le devons à l’explorateur James Cook qui l’a ramené d’un de ses voyages en Océanie. Forgé au départ du polynésien tapu « interdit, sacré », il est passé sous la forme taboo en anglais, puis a été adopté en français au début du 19e siècle avec la graphie tabou, dans les traductions des récits de voyage de Cook. Émile Littré est le premier à l’intégrer dans son Dictionnaire de la langue française(1872), à la fois comme nom et comme adjectif ; mais les exemples donnés se limitent prudemment à des emplois au masculin singulier.

Le nom masculin tabou se comporte comme la majorité des noms communs et prend la marque du pluriel sans aucune restriction. Par contre, un rapide coup d’œil sur les ouvrages de référence permet de conclure que l’usage est hésitant pour l’emploi adjectival. Les auteurs cités par Le bon usage (2016, § 559 c) se partagent sur ce point, sans qu’il soit possible de déceler une tendance claire. Il me paraît toutefois que la variabilité en nombre de l’adjectif est plus fréquemment appliquée que celle en genre, sans doute parce qu’on la retrouve dans les emplois nominaux. Mais pourquoi hésiter à produire le féminin taboue  ?

Le cas de tabou peut être rapproché des noms employés occasionnellement comme adjectifs et dont certains restent invariables. L’éventail des exemples va des bottes très tendance à des filles canon, en passant par les fraises nature. Mais à côté de ces quelques (rares) exemples pour lesquels les grammairiens privilégient l’invariabilité, il en est de bien plus nombreux où l’adjectif occasionnel peut se comporter comme les autres adjectifs : on trouve donc des papas gâteaux, des autos miniatures, des écrans radars, des remèdes miracles et même les jeux vidéos déjà traités dans cette chronique. La variabilité de tabou, adjectif occasionnel, n’aurait donc rien de surprenant.

Faire de tabou un adjectif occasionnel, comme le propose notamment Le bon usage, ne me semble pourtant pas aller de soi. Si, dans les exemples qui précèdent, les mots tendance, canon, nature, gâteau, miniature, radar, miracle sont perçus comme des noms, en va-t-il de même pour tabou dans sujet tabou, mot tabou, question tabou  ? Dans ces dernières locutions, la nature adjectivale de tabou me paraît plus présente à la conscience des francophones qu’une nature nominale. Dès lors, ne serait-il pas plus indiqué de traiter ce mot comme un adjectif à part entière ?

Un adjectif à part entière

Quels sont les cas d’invariabilité des (véritables) adjectifs ? Écartons la chatoyante question des adjectifs de couleur composés et quelques emplois spécifiques comme demi (dans demi-heure) ou nu (dans nu-tête). La majorité des adjectifs invariables en genre sont ceux qui ont été empruntés à d’autres langues (Le bon usage, 2016, § 558 b). On écrira donc chatte angora, chemise kaki, soirée techno, jupe sexy. Restent également invariables en genre les adjectifs issus d’une formation expressive, tels baba, riquiqui, zinzin, zozo  ; de même, ceux du langage familier ou argotique qui résultent d’une réduction, comme gaucho ou réglo.

Dans certains de ces adjectifs, la voyelle finale se prête mal à recevoir la désinence du féminin. Mais cela ne vaut pas pour la finale -ou. Certes, un adjectif comme chou a pour féminin choute, avec l’adjonction d’un -t- que l’on trouve également dans filou, filoute, favori, -ite ou rigolo, -ote. Mais la forme régulière du féminin apparaît dans floue ou dans cheloue (mot verlan pour louche). On la retrouve dans des adjectifs ethniques comme bantoue, hindoue, zouloue, ainsi que dans vaudoue, et ce, malgré les réticences de certains grammairiens (Le bon usage, 2016, § 558 c) qui recommandent de laisser ces mots invariables en genre.

L’adjectif tabou(e) peut trouver sa place dans cet ensemble, à la réserve près que les adjectifs terminés par -ou sont peu nombreux en français. C’est peut-être ce qui crée une hésitation chez certains francophones, peu familiers d’adjectifs féminins en -oue. Mais il convient de nuancer la portée de cette observation : notre mémoire graphique retient bien des noms féminins en -oue  : boue, gadoue, joue, moue, proue, roue,  etc.

Il n’y a donc aucune objection à considérer tabou comme un véritable adjectif et à lui appliquer la règle de variation en genre et en nombre. Comme cette chronique l’a montré à plusieurs reprises, les exceptions aux principes généraux d’accord tendent à se réduire : la simplification de l’orthographe du français n’est plus aussi taboue que naguère…

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