Un marché de travail inclusif pour les personnes handicapées à Singapour

Thomas Ng (à gauche) fondateur de Genashtim, une société de support informatique dont la plupart des employés sont en situation de handicap, et Rajkumar Selvaraj, directeur de processus chez Genashtim.
Thomas Ng (à gauche) fondateur de Genashtim, une société de support informatique dont la plupart des employés sont en situation de handicap, et Rajkumar Selvaraj, directeur de processus chez Genashtim. - Genashtim

Après un voyage de près de quatre heures de Kuala Lumpur à Penang en Malaisie, Raj Kumar Selvaraj avait hâte de profiter d’une pause bien méritée. Il était loin de se douter que sa randonnée dans la région de Bukit Hijau, en 2009, serait la dernière fois qu’il aurait plein usage de ses membres.

La tragédie frappe lorsque le jeune homme de 29 ans glisse sur des rochers recouverts de mousse. En tombant en avant, il se blesse si gravement qu’il en reste tétraplégique. L’accident, qui lui avait coûté sa motricité, lui coûterait également son poste en tant que spécialiste du développement des communications.

Profondement affecté par cette perte d’indépendance, devant s’appuyer constamment sur ses proches, Raj Kumar Selvaraj avait l’impression de toucher le fond. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Il est directeur de qualité et des processus pour Genashtim, une entreprise singapourienne de solutions numériques en cloud, spécialisée dans les programmes de formation en ligne.

60 % des employés sont en situation de handicap

Le jeune homme, qui a rejoint l’équipe en 2011, utilise un logiciel de reconnaissance vocale pour entrer les commandes dans son ordinateur. C’est ce qui rend Genashtim si spécial : des 100 employés de l’entreprise dispersés dans 10 pays à travers le monde, une soixantaine sont des personnes en situation de handicap.

Depuis la création de l’entreprise en 2008, son fondateur, Thomas Ng, âgé de 62 ans, a cherché à utiliser la technologie comme levier d’inclusion, afin de permettre à ceux qui sont en marge de la société de retrouver un emploi.

Selon les Nations Unies, dans les pays en développement, 80 à 90 % des personnes handicapées en âge de travailler sont au chômage. Ce chiffre avoisine les 50 à 70 % dans les pays industrialisés.

Certains ont des déficiences visuelles, sont cloués au lit ou ne peuvent bouger qu’un seul doigt, tandis que d’autres doivent être branchés à une machine en tout temps pour survivre. Cela ne limite pas leur capacité à travailler selon Thomas Ng.

La technologie facilite la logistique de l’entreprise

Genashtim n’a pas de bureaux : la plupart de ses employés travaillent à domicile et communiquent entre eux partout dans le monde grâce à des messageries en ligne comme Skype et Whatsapp.

Thomas Ng explique que la structure de son entreprise, probablement l’une des premières de ce genre dans le monde, est idéale pour les personnes handicapées car elles n’ont qu’à allumer leur ordinateur pour encadrer des étudiants, assurer la liaison avec leurs clients ou développer des logiciels depuis leur domicile.

En supprimant la difficulté des déplacements, le modèle de travail à domicile de Genashtim permet à ses employés de fonctionner comme tout le monde. « Notre mission est de tirer parti d’internet, de connecter les personnes marginalisées et les ressources à l’économie mondiale », assure Thomas Ng.

L’entreprise administre les contenus e-learning de fournisseurs réputés comme l’Université de Cornell, développe ses propres contenus en fonction de ses clients et conçoit également des plateformes d’e-learning spécialisées pour les organisations.

Une entreprise commerciale comme les autres

Curieusement, certains de ses clients de ne se doutent pas que la majorité des employés sont des personnes handicapées. Leur travail, estime Thomas Ng, doit être assujetti aux mêmes normes professionnelles que celles de toute autre entreprise.

Genashtim est une entreprise à but lucratif et non pas une ONG, souligne-t-il, et il est important que ses clients le voient ainsi, pour que ses employés puissent retrouver la confiance et l’indépendance qu’ils auraient pu perdre du fait de leur situation difficile. « Nous devons construire une entreprise commerciale, sinon ce n’est pas durable. Si nous devons vivre de sympathie, autant devenir une organisation à but non lucratif », affirme l’homme d’affaires.

Et il semblerait que ce système fonctionne.

L’entreprise compte parmi ses clients la Féderation des affaires singapourienne, l’autorité des Finances et les ministères de l’Éducation et du Travail de Singapour, des instituts publics malaisiens et des géants du secteur privé comme Microsoft, McDonalds et ABB.

Les efforts de l’entreprise en faveur de l’inclusion sociale, tant à l’échelle nationale qu’internationale, lui a valu l’an dernier deux récompenses lors de la cérémonie inaugurale des prix Brands for Good, parrainés par Maybank Singapour et BBX : les prix « Social Giving and Engagement » et « Diversity and Inclusiveness » décernés par un jury de huit juges indépendants.

Contre les discriminations, hors frontières

Genashtim vise également à aider un autre groupe marginalisé : les réfugiés. Certains pays ne sont pas bienveillants vis à vis des personnes déplacées, qui ont du mal à trouver un emploi et à reconstruire leur vie, souligne Thomas Ng. C’est grâce à la dimension technologique et à la présence mondiale de son entreprise qu’il est en mesure de les embaucher, ajoute-t-il.

Environ 30 % de la force de travail de Genashtim sont des personnes qui ont fui des pays comme la Syrie et l’Afghanistan. L’entreprise leur permet non seulement d’accèder à un revenu stable, constate Thomas Ng, mais aussi de retrouver leur dignité.

Raj Kumar Selvaraj s’en réjouit. Il ne dépend plus de sa famille pour se procurer les soins dont il a besoin car il perçoit maintenant un salaire décent. « Au moins sur le plan financier, je gère maintenant de manière autonome la plupart de mes dépenses quotidiennes et je ne dépends plus autant de ma famille », affirme-t-il, « J’en suis si reconnaissant. »

Cet article est publié dans le cadre de 7,7 Milliards, une opération de journalisme collaboratif rassemblant 15 médias d’information du monde entier à la rencontre d’initiatives pour l’inclusion sociale, économique et citoyenne.

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