La broderie, outil d’inclusion des femmes dans le tissu social en Chine

Ma Xiaxiao vérifiant une broderie au milieu de son groupe d’artisanes, auxquelles elle a enseigné cet héritage culturel de la région de Dongxiang.
Ma Xiaxiao vérifiant une broderie au milieu de son groupe d’artisanes, auxquelles elle a enseigné cet héritage culturel de la région de Dongxiang. - Wang Xiaodong

Ma Xiaoxiao avait 10 ans lorsqu’elle a quitté, avec sa famille, le petit village de Daban pour s’installer à Lanzhou, capitale de la province du Gansu. C’est dans cette ville chinoise où, une fois adulte, elle a pu travailler dans la restauration, dans l’industrie textile et dans des cybercafés.

« En retournant rendre visite à nos anciens voisins 20 ans plus tard, j’ai été surprise de voir que rien n’avait changé : dès qu’il y a des invités, les femmes disparaissent. Elles s’occupent de toute la famille, mais pas d’elles-mêmes », se souvient Ma Xiaoxiao, qui a maintenant la vingtaine. Elle décide alors de faire quelque chose pour changer la donne.

Les femmes de Daban face à une mentalité conservatrice

Une pièce brodée provenant de la région autonome de Dongxiang en Chine.
Une pièce brodée provenant de la région autonome de Dongxiang en Chine. - Dai Qian

Les habitants de Daban, situé dans le comté autonome de Dongxiang, font partie des plus pauvres et des moins instruits des 55 minorités ethniques du pays. En 2017, ils percevaient un revenu annuel moyen d’environ 750 dollars, tandis que la durée de leur éducation était estimée à 7,2 ans. Dans ce cadre de vie principalement agraire, la mentalité conservatrice contraint les femmes à rester à la maison, s’occupant des enfants et des tâches ménagères.

Si le comté de Dongxiang est une région sèche et désolée, c’est dans ce désert que fleurit l’une des plus belles broderies de Chine. Moins délicate que celle des grandes traditions de broderie sur soie du sud du pays, elle est plus chatoyante et aux couleurs vives.

Préserver la tradition pour libérer les femmes

Rentrée au village en 2018, Ma Xiaoxiao y a fondé « Les treize artisanes expertes », un atelier de broderie conçu pour préserver les traditions de Dongxiang tout en libérant les femmes locales de la pauvreté et des charges familiales écrasantes. Elle souhaitait les aider à devenir financièrement indépendantes, afin qu’elles s’épanouissent et renforcent leur estime d’elles-mêmes.

Un savoir-faire ancestral

Pour mieux comprendre son héritage culturel, Ma Xiaoxiao a rendu visite à la meilleure brodeuse du village, la septuagénaire Tangnu Geiye, qui lui a expliqué que, traditionnellement, les habitants de Dongxiang brodaient tout, des rideaux jusqu’aux sous-vêtements.

La dame a montré à Ma Xiaoxiao ses œuvres, dont une superbe taie d’oreiller spécialement élaborée pour le mariage de sa fille. Les liserons mauve pâle qui l’ornaient avaient été cousus avec une technique spéciale propre à la broderie de Dongxiang.

Autrefois, Tangnu Geiye disait en riant qu’une femme qui ne savait pas coudre ne pouvait pas trouver de mari, mais maintenant, avec l’avènement de la broderie mécanique, qui nécessite moins d’effort, les tisseuses ne font plus que des articles pour des occasions importantes comme les mariages et les funérailles.

Nombreuses sont les pièces de broderie qui deviennent des héritages familiaux transmis de génération en génération. La famille de Ma Xiaoxiao possède une belle taie d’oreiller centenaire montée d’un motif de melon grimpant.

De l’artisanat à l’art

Nous ne pouvons pas être la génération responsable de la disparition des traditions de broderie du peuple de Dongxiang

Lorsqu’un jour Ma Xiaoxiao a vu dans un musée local une robe brodée de fleurs d’environ 150 ans, elle a réalisé que ces traditions n’étaient pas seulement une forme d’artisanat, mais aussi des œuvres d’art. Pourtant, ces compétences étaient en voie de disparition ou bien cachées, souvent reléguées au rang de décoration ou utilisées pour renforcer les semelles intérieures des chaussures.

« Nous ne pouvons pas être la génération responsable de la disparition des traditions de broderie du peuple de Dongxiang », dit-elle.

La jeune femme a décidé de reproduire ces motifs cachés sur des objets du quotidien tels que des lanternes, des foulards, des photos et des sous-verres. Elle est déterminée à faire connaître les ornements de Dongxiang comme l’une des grandes traditions de la broderie en Chine et, en même temps, à ouvrir le champ des possibles des femmes de la communauté.

Un travail de perséverance

Pourtant, ses ambitions n’étaient pas faciles à atteindre. Malgré un investissement initial d’environ 15.000 dollars, la jeune entrepreneuse s’est retrouvée à découvert sur trois cartes de crédit au bout de trois mois seulement et a connu, pour la première fois de sa vie, un manque de liquidités.

Trouver des brodeuses compétentes n’était pas une mince affaire. L’incitation de Ma Xiaoxiao à ce que les femmes quittent leur maison pour travailler dans son atelier et gagner un petit salaire a été accueillie avec une certaine suspicion. Pour enrôler les brodeuses, elle a longuement marché sous la neige, chargée de cadeaux, pour rendre visite à chaque foyer afin d’expliquer son projet. L’une après l’autre, des femmes ont rejoint l’atelier jusqu’à atteindre plus de 10 brodeuses, certaines n’ayant que 20 ans, d’autres plus de 60 ans.

Blotties sur le lit kang surélevé et chauffé, bavardant et riant, elles ont essayé différentes conceptions et techniques, comparant leurs compétences. Ma Xiaoxiao les payait environ trois dollars pièce pour des produits simples et de haute qualité. À la fin du mois, la plupart des femmes ont réussi à gagner plus de dix fois cette somme. Un montant considérable pour ce qui était, pour la plupart d’entre elles, le premier salaire de leur vie. Leur joie à la réception de leur première paie, raconte Ma Xiaoxiao, valait tous les efforts passés.

La possibilité de gagner un revenu stable a transformé la vie de ces femmes. Pour la première fois, elles ont pu s’acheter leurs propres vêtements et leur propre maquillage sans avoir à se tourner vers les hommes de leur famille pour demander de l’argent. Cela leur a non seulement donné une indépendance financière, mais aussi de la confiance et de l’espoir. Peu à peu, la nouvelle s’est répandue et d’autres femmes ont rejoint l’équipe.

Réaliser ses rêves

L’une d’entre elles, Ma Axiye, a 49 ans. Elle s’est battue pour élever seule cinq enfants à la suite d’un accident qui a paralysé son mari. L’opportunité de travailler dans l’usine de Ma Xiaoxiao lui a donné la stabilité nécessaire pour acheter un ordinateur à son fils cadet. Auparavant, une femme de la minorité ethnique Dongxiang vivant dans une petite ville chinoise n’aurait jamais été capable de réaliser un tel rêve.

Ma Xiaoxiao fait partie d’une nouvelle génération de Chinois qui reviennent des villes et transforment leur village natal par l’entreprenariat. En offrant des avantages fiscaux, un meilleur accès au crédit, de la formation en affaires et un soutien technique comme le développement de sites de commerce en ligne, le gouvernement encourage la croissance des petites entreprises dans ces régions rurales souvent négligées.

Des projets comme celui de Ma Xiaoxiao relancent l’économie locale dans des régions isolées de Chine. En préservant et en promouvant les savoir-faire traditionnels, ils sont devenus une source d’optimisme pour de nombreux villageois pauvres et leurs familles.

Cet article est publié dans le cadre de 7,7 Milliards, une opération de journalisme collaboratif rassemblant 15 médias d’information du monde entier à la rencontre d’initiatives pour l’inclusion sociale, économique et citoyenne.

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