Notre Eddy Merckx national, un «cannibale»?

Le Cannibale en 1969.
Le Cannibale en 1969. - LESOIR.

Vas-y, Eddy ! Vas-y, mon petit ! » Et le « petit Eddy » d’appuyer de plus belle sur les pédales, dévorant kilomètres et concurrents. Le Cannibale s’envole vers un nouveau succès, devant un Luc Varenne au bord de la pâmoison et une foule de fans en liesse. Cannibale, vraiment, ce « petit Eddy » dont l’amabilité et la timide gentillesse sont unanimement reconnues ?

L’Ogre et le Cannibale

Cannibale, en effet, cet Eddy Merckx qui s’est forgé le plus beau palmarès cycliste de tous les temps – du moins pour le siècle dernier. Avec son inextinguible soif de succès, son panache et sa rage de vaincre, il ne faisait qu’une bouchée de la concurrence qui s’inclinait, bon gré, mal gré, devant l’Ogre de Tervuren, devenu le Cannibale.

Ogre, de par son lien étroit avec l’univers des contes de fées, ne sollicite pas le même imaginaire que cannibale. Les emplois imagés de l’un sont d’ailleurs plus nombreux que ceux de l’autre : les ogres sont des êtres voraces, effrayants ou redoutables ; les cannibales sont avant tout des anthropophages. L’acception figurée commune aux deux termes est le caractère inhumain du personnage.

Pour notre Eddy national, ogre et cannibale, ce n’est donc pas maillot jaune et jaune maillot. Le premier désigne un champion boulimique de victoires, qui ne laisse qu’une maigre pitance à ses concurrents faméliques ; le second renvoie au monstre qui engloutit lesdits concurrents sans même leur donner le temps d’une oraison jaculatoire. Si l’ogre peut quelquefois être bon enfant (!), le cannibale n’est qu’épouvante. Un sentiment que devait inspirer l’insolente suprématie du champion belge, laquelle ne lui a pas valu que des amis.

Des Antilles au panthéon du cyclisme

Bien des personnages historiques se voient dotés d’un surnom plus ou moins flatteur. De la Pucelle d’Orléans au Fléau de Dieu, en passant par le Vert Galant et le Grand Timonier, que d’imagination déployée pour mettre en exergue une réputation, un trait de caractère ou une particularité physique ! À ma connaissance, aucun n’a été appelé cannibale, sauf en cas d’anthropophagie avérée. Par contre, ogre n’est pas rare : les royalistes appelaient Napoléon Ier « l’Ogre de Corse », en raison des guerres qui « dévoraient » la jeunesse française ; des tueurs en série et des prédateurs sexuels sont également affublés de ce surnom : l’Ogre des Ardennes (Michel Fourniret), l’Ogre de Santa Cruz (Edmund Emil Kemoer), etc.

Les champions sportifs sont logés à la même enseigne, en particulier dans le monde du cyclisme. Les commentateurs composent de modernes épopées où un Blaireau (Bernard Hinault) croise le fer avec un Ouistiti des cimes (Lucien Van Impe), tandis que le Gitan d’Eeklo (Roger De Vlaeminck) se tient en embuscade. À plus haute altitude, l’Aigle de Tolède (Frederico Bahamontes) se livre à un duel sans merci avec l’Ange de la montagne (Charly Gaul), ne souffrant la concurrence – dans les étapes de plaine ! – que de l’Empereur d’Herentals (Rik Van Looy).

Mais le seul, l’unique, l’incomparable Cannibale, c’est Eddy Merckx. Ce surnom aurait été trouvé par un autre coureur cycliste, le Français Christian Raymond, lui aussi victime de la voracité du champion belge. Le mot a fait florès dans les autres langues du peloton : de Kannibaal outre-Moerdijk, der Kannibale outre-Rhin, el Caníbal outre-Pyrénées, il Cannibale outre-Alpes et the Cannibal dans la perfide Albion. Grâce à Eddy Merckx, un modeste mot emprunté par les Espagnols à l’arawak, langue amérindienne d’Amérique latine et des Antilles, figure en lettres d’or au panthéon du cyclisme.

Du Cannibale aux cannibales

Le loustic de service me souffle dans l’oreillette que, pour récupérer des efforts consentis, Eddy ingurgitait force cannibales. Ce belgicisme désigne du pain de mie grillé, garni de steak tartare ; autrement dit, à la mode de Bruxelles et d’ailleurs, un toast au filet américain. Il ne faut pas de grands efforts d’imagination pour comprendre que le steak tartare cru évoque la chair prisée par tout cannibale qui se respecte.

Il est plus que douteux que le toast cannibale ait inspiré le surnom Cannibale. Et inversement. Par contre, tous deux renvoient à une vie que l’on croque à pleines dents, au détour d’une ruelle pittoresque ou au sommet d’une étape du Tour. « Merckxissimo » titrait dans L’Équipe le directeur du Tour, Jacques Goddet, au lendemain d’une mythique chevauchée en solitaire du campionissimo dans les cols pyrénéens de Peyresourde, d’Aspin, du Tourmalet et de l’Aubisque. Eddy Merckx a été un champion superlatif, parfois inhumain aux yeux de ceux qui ont subi son écrasante supériorité. Ce Cannibale n’avait rien d’un Poupou…

Des vacances sans vacance

Lorsque les forçats de la route s’élanceront de la Grand-Place de Bruxelles le 6 juillet prochain, les vacances ne seront pas à l’ordre du jour pour eux. Par contre, elles le seront pour cette chronique dans sa version classique, que vous retrouverez néanmoins dès la rentrée de septembre. Est-ce à dire que votre chroniqueur met la clé sous le paillasson pour s’adonner aux joies de la petite reine ?

Certes, non ! Il vous propose cet été un Tour de Belgique en huit semaines, à la découverte de curiosités linguistiques de Wallonie et de Bruxelles, d’hier et d’aujourd’hui, avec le concours de guides aussi réputés que Tintin, Mademoiselle Beulemans et Toine Culot. Si cela aiguise votre appétit, rendez-vous dès la semaine prochaine pour découvrir une accorte sainte Eulalie convoitée par un diable qui pourrait être, lui aussi, un cannibale…

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+

Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

1€ pour 1 mois
J'en profite
Je suis abonné et
je dispose d'un compte
Je me connecte
1€ Accès au Soir+
pendant 24h
Je me l'offre
Je suis abonné et
je souhaite bénéficier du Soir+
Je m'inscris
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct