«Hong Kong: les origines de la crise»

«Hong Kong: les origines de la crise»

Hong Kong est en ce mois de juin le théâtre de manifestations sans précédent depuis la rétrocession de ce territoire à la Chine en juillet 1997. Le 9 juin dernier, ce sont probablement un million de personnes qui ont défilé dans les rues de la ville. Une semaine plus tard, près de deux millions de personnes exprimaient leur opposition au projet modifiant la législation en matière d’extradition et leur colère suite aux violences policières survenues le 12 juin lors de l’encerclement du Conseil législatif par plusieurs milliers de jeunes hongkongais.

Comment expliquer, si l’on s’en tient à ces chiffres, l’ampleur inédite de ces mobilisations ? En effet, le 16 juin, ce seraient plus d’un(e) Hongkongais(e) sur quatre qui auraient ainsi décidé, sous un soleil de plomb, de se mobiliser. Nous proposons ci-dessous quatre éléments majeurs d’explication.

1. Les libertés publiques en danger

Tout d’abord, s’il devait être adopté, le projet de modification de la législation de 1997 en matière d’extradition permettrait notamment d’extrader des prévenus peu importe leur nationalité vers la République populaire de Chine afin d’y être jugés. Les milieux d’affaires, mais aussi juridiques, universitaires, artistiques et les partis pro-démocrates ont dans l’ensemble exprimé une forte opposition à ce projet. Or jusqu’à présent, Hong Kong n’a conclu des accords d’extradition qu’avec 20 pays et le décret de 1997 précise explicitement que la République populaire de Chine, Macao et Taiwan sont exclus de ces accords conclus au cas par cas. C’est là un point fondamental afin de comprendre l’ampleur des réactions de la population à ce projet porté par l’exécutif hongkongais. La crainte est en effet que cette révision législative n’ouvre une brèche irréversible entre les systèmes juridiques du continent et de la Région Administrative Spéciale de Hong Kong et ne menace irrémédiablement les libertés publiques dont jouissent ses citoyens. Or, chacune des crises et mobilisations majeures depuis le début de la mise en œuvre du principe « un pays deux systèmes » en 1997 a eu pour objet la préservation de ce qui définit et rassemble la population de Hong Kong : un véritable Etat de droit et l’accès à un large éventail de libertés publiques comparables à celles des démocraties représentatives (liberté d’expression, de rassemblement et d’associations, etc.).

La situation est d’autant plus complexe et sensible que, si selon sa mini-constitution (Loi fondamentale), Hong Kong bénéficie en principe d’une « grande autonomie » sur le plan fiscal, économique et juridique, c’est l’Assemblée nationale populaire chinoise à Pékin via son Comité permanent qui détient le pouvoir d’interprétation de la constitutionnalité des lois régissant Hong Kong, de même que des éventuelles révisions de celles-ci.

2. La mainmise de Pékin

Deuxièmement, depuis le Mouvement des parapluies de 2014 qui avait vu le cœur financier de Hong Kong littéralement paralysé par des dizaines de milliers de jeunes durant plus de deux mois, l’autonomie politique et juridique de Hong Kong a été mise à mal par une succession de mesures et de décisions impopulaires qui ont dans l’ensemble contribué à restreindre les espaces publics et ont été vécues par la population locale comme la manifestation d’une mainmise croissante de Pékin sur Hong Kong. Citons en 2016 l’emprisonnement de dirigeants localistes suite aux émeutes de Mongkok ; en juillet 2017 la disqualification de plusieurs membres de partis localistes ; l’emprisonnement de deux leaders du Mouvement des parapluies en août 2017 et de 4 personnes en avril dernier pour leur rôle lors du Mouvement des parapluies, dont deux éminents professeurs d’Université, MM. Benny Tai et le sociologue Kin-man Chan (16 mois de prison) ; l’interdiction en février 2019 du Parti National de Hong Kong (HKNP), ainsi que l’étrange enlèvement en 2015 de cinq éditeurs de livres politiques à scandale.

Ceci a eu lieu dans un contexte de durcissement autoritaire sans précédent depuis 1978 en Chine même touchant toutes les catégories de la société, des milieux universitaires, aux avocats, en passant par les internautes et les journalistes. Un tel virage autoritaire rejaillit inévitablement sur la perception de la Chine à Hong Kong et sur les questions touchant à son autonomie. Les tensions et mobilisations récentes autour de la question de l’extradition sont à considérer au sein de ce contexte de crainte d’érosion supplémentaire des droits et libertés publiques.

3. L’accroissement des inégalités

Troisièmement, depuis une dizaine d’années, une identité hongkongaise s’est progressivement construite, parfois en opposition directe, mais surtout de plus en plus découplée de la Chine et de son destin politique. Ce sentiment identitaire est particulièrement prégnant au sein de la jeunesse qui a assisté à la fois à la montée en puissance de la Chine sur le plan économique, mais aussi à une présence de Chinois du continent en forte augmentation depuis 2003 (un Hongkongais sur sept provient du continent à présent), ce qui n’a pas été sans provoquer des tensions et des sentiments de xénophobie envers les continentaux. Par ailleurs, aucunes des causes socioéconomiques structurelles à l’origine du Mouvement des parapluies de 2014 n’ont été traitées par l’exécutif hongkongais. Au contraire, l’achat d’un logement reste plus que jamais hors de portée pour les jeunes hongkongais. Selon un rapport officiel de 2016, plus de 210.000 personnes vivent dans des logements subdivisés de trois à quatre mètres carrés, les jeunes de 18 à 25 ans représentant 25 % de ces locataires extrêmement précaires. Les inégalités continuent de croître – une personne âgée sur trois vit dans la grande pauvreté – et la mobilité sociale est en panne. Les jeunes sont à nouveau en première ligne et en particulier ceux ayant fait des études supérieures dont les revenus ont diminué depuis 2003.

4. Un sentiment de désespoir

Enfin, une coupure profonde entre la population et le gouvernement est palpable. Le système politique non-représentatif où l’exécutif ne rend quasiment pas de comptes à la population a permis la reproduction des intérêts hégémoniques des secteurs de l’immobilier, de la finance et des assurances et a produit une élite politique et des affaires en déconnexion avec la population. Un jeune manifestant de 18 ans traduisait un sentiment plus large de lassitude tournant parfois au désespoir après la manifestation du 9 juin : « Un million de personnes ont marché le 9 juin et le gouvernement a fait comme si ces gens étaient invisibles ». On comprendra aisément que la combinaison de facteurs politiques et socioéconomiques puisse décupler à la fois la capacité de mobilisation et la détermination de la population hongkongaise.

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Internationaliser la lutte

Entre la marche du 9 juin et aujourd’hui, la pression de la population sur l’exécutif n’a pas faibli : occupations et encerclements de bâtiments publics ; sit-in de plusieurs milliers de « mamans hongkongaises » demandant que leurs enfants soient protégés suite aux violences policières du 12 juin ; rassemblements quotidiens, etc. Les manifestants ont obtenu la suspension du projet concernant l’extradition suite à la marche du 16 juin, ce qui en soit est déjà une réalisation considérée par d’aucuns comme inespérée. A l’heure où nous écrivons ces lignes, à la veille du G20, les opposants au projet d’extradition tentent d’internationaliser davantage leur lutte, ce que Pékin ne peut accepter. Il est extrêmement difficile de dire quelle issue cette crise pourrait trouver, notamment parce qu’on ignore tout de la nature des discussions entre les hauts dirigeants du Parti et la cheffe de l’exécutif hongkongais, Carrie Lam.

Xi Jinping embarrassé

Si l’on peut raisonnablement penser que Pékin n’était pas à l’origine du projet controversé, de par les prises de position de deux de ses plus hauts dirigeants en faveur de son adoption – Wang Yang et Han Zhu – et de par le fait que la presse ait fait état de rencontres récentes entre l’exécutif hongkongais et des émissaires de Pékin, l’affaire est inévitablement devenue politique pour Xi Jinping. En outre, il est probable que la direction du Parti entende éviter de donner une image de faiblesse face à la pression de la population en acceptant que soit retiré le projet de révision. L’exécutif hongkongais tente depuis quelques jours de donner des signes de concessions sans toutefois, jusqu’à présent, retirer formellement le projet et en refusant toujours de diligenter une commission d’enquête indépendante sur les violences policières.

Une chose semble assurée, sur le moyen terme, la détermination de la population hongkongaise afin de préserver ce qui la définit, ses droits et libertés publiques, ne faiblira pas tant que les causes politiques et socioéconomiques du mécontentement ne sont pas prises en compte.

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