Au nom du dieu Marché

Les prêtres (on les appelle «
les investisseurs, les analystes, les banques
») officient dans des temples (les Bourses, les agences de cotation et de contrôles divers…) et opèrent, comme leurs ancêtres romains, des opérations et des sacrifices pour satisfaire le dieu.
Les prêtres (on les appelle « les investisseurs, les analystes, les banques ») officient dans des temples (les Bourses, les agences de cotation et de contrôles divers…) et opèrent, comme leurs ancêtres romains, des opérations et des sacrifices pour satisfaire le dieu. - Reuters.

Dans l’empire romain, le pouvoir se partageait en deux instances : la « potestas », en quelque sorte l’exécutif, et l’« auctoritas », qui fonde la première et la justifie. Il n’était pas rare qu’un même individu passe d’une instance à l’autre. L’autorité était d’essence religieuse, mais une essence qui, à Rome, entretenait des rapports très libres avec les dieux, ses prêtres étant parfois capables de mentir aux dieux, soit de leur dicter leurs actions, soit encore d’en inventer de nouveaux pour justifier plus finement de nouvelles actions : « Aux magistrats élus par le peuple, la potestas  ; au sénat (institution autant religieuse que politique) et aux prêtres, l’auctoritas – celle-ci étant octroyée par Jupiter lui-même, consulté par le biais des pratiques divinatoires. »

Le christianisme a investi cette auctoritas et a, pendant des siècles, joué le rôle que le sénat et les prêtres romains avaient joué par rapport à la puissance politique concrète ; rien ne se faisait sans son accord et rien ne comptait plus pour un prince que d’être adoubé par le pape, lequel était seul capable de confirmer que son pouvoir venait de Dieu et était voulu par Lui. Mais l’autorité de la religion a décliné. Serait-ce que nous nous trouvons aujourd’hui dans un monde sans auctoritas  ? Que nenni : « depuis l’après-guerre et singulièrement depuis les années 1980, cette autorité s’enracine désormais […] dans l’économie [. La] conduite des affaires économiques est imprégnée par un culte nouveau, celui du Marché, dont la doxa est une vulgate issue de la théorie économique dominante. Ce culte, qu’on se propose de nommer agorathéisme, est une religion politique rationnelle, comme pouvait l’être la religion publique romaine. Mais ce n’est plus Jupiter qu’on consulte, ce n’est plus lui qui délivre l’autorité : le Marché l’a remplacé, incarné par une multitude de Marchés de toutes sortes – toute la cohorte des divinités de l’agorathéisme. » Citant David Loy, Foucart précise : «  “La science économique, comme discipline, est moins une science que la théologie de cette religion. Son dieu, le Marché, est devenu un cercle vicieux de production et de consommation toujours croissantes, prétendant offrir un salut séculier.” Le Marché, ajoutait David Loy, formait le premier culte mondialisé, liant toutes les régions, les cultures, en bref les nations, dans un système de pensée et une représentation du monde authentiquement religieux. »

Était-ce ce que Malraux avait à l’esprit lorsqu’il prophétisait sur le caractère religieux du vingt-et-unième siècle ? Pas vraiment ; Malraux parlait surtout de spiritualité. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que la religion du Marché est peu, voire pas du tout spirituelle. Comme le christianisme l’a fait avec le paganisme, cet agorathéisme a su récupérer les rituels, les fêtes, le calendrier de la religion chrétienne moribonde pour assurer l’efficacité de son culte et son emprise sur ses ouailles. Le Père Noël a remplacé le petit Jésus dans la crèche, et le culte de la consommation, celui de la pauvreté et du partage.

Les humeurs du dieu et les secrets de ses prêtres

Quel est le quidam qui comprend ne serait-ce que le dixième du jargon des financiers et des prêtres de ce culte mondial ? Tout repose sur trois piliers : le secret, la complexité et… le hasard. Les prêtres (on les appelle « les investisseurs, les analystes, les banques ») officient dans des temples (les Bourses, les agences de cotation et de contrôles divers…) et opèrent, comme leurs ancêtres romains, des opérations et des sacrifices pour satisfaire le dieu. Dieu dont tout le monde redoute la colère et les sautes d’humeur, la pire de toutes étant le « krach ». Il suffit de lire la presse financière pour se convaincre du caractère religieux et irrationnel de ce sacerdoce : « Bien sûr, imaginer que l’Occident rationalisé puisse dépendre d’une caste sociale ressemblant trait pour trait à un clergé est très perturbant. Pourtant, c’est la seule façon satisfaisante d’expliquer pourquoi nous acceptons collectivement qu’une catégorie de la population – “la finance”, donc – dispose à la fois d’un statut social élevé et d’une influence considérable sur la conduite des affaires publiques, sans rien produire de matériel ou d’immatériel, sans assurer de fonctions essentielles comme la recherche ou la transmission du savoir, la sécurité, la représentation du peuple, la production alimentaire, la manufacture d’objets, l’exercice de fonctions ou de responsabilités administratives, etc. Dans l’écrasante majorité des sociétés, ce genre de prérogatives et de privilèges – prospérer sans rien produire, dans l’assentiment général – n’appartient qu’à une catégorie de la population : le clergé. Le clergé, dont la fonction et la raison d’être sont de servir les dieux, et qui n’est accepté que parce que le reste de la société croit en ces dieux et en la relation privilégiée nouée entre ceux-ci et les prêtres. Une relation si forte que les paroles publiques et les sentences issues de ce clergé pèsent d’un poids considérable sur la vie publique. » Ce clergé, pourtant, est d’une impuissance absolue : pas un de ses prêtres n’a prédit le krach de 2008, ou les rares qui l’ont fait n’ont pas été entendus. Cette impuissance et cette incompétence avérées n’ont cependant conduit à aucune remise en cause de leur puissance. Des études sérieuses ont beau avoir démontré que des indices boursiers construits sur des modèles purement aléatoires étaient aussi performants, voire davantage, que ceux établis par ce clergé ; rien n’y change. Ces prêtres tout-puissants continuent à créer de la monnaie et à décider l’usage qui doit en être fait, à savoir prioritairement nourrir les marchés financiers et la spéculation, pas l’économie réelle. Et les responsables politiques continuent à écouter et à obéir fidèlement au dieu qu’ils ont choisi de prier, puisqu’il est celui qui fonde leur potestas .

Les articles de foi de la nouvelle religion

Cette nouvelle religion, l’agorathéisme, s’est élaborée petit à petit et a connu une concrétisation à travers les théories économistes de ce qu’on appelle l’école de Chicago, ou encore le « néolibéralisme », dont le modèle repose sur le mythe d’une croissance infinie et indispensable. Tout discours politique ou économique qui prônerait un arrêt de la croissance, voire une décroissance, est jugé comme « hétérodoxe » (on est bien toujours dans le vocabulaire religieux) et leurs auteurs sont discrédités, rejetés et peinent à obtenir un poste académique.

Pour cette doctrine, rien ne doit s’opposer à la création de nouveaux marchés. Foucart donne l’exemple du marché d’organes : les défenseurs de la création de ce marché n’hésitent pas à accuser ses opposants d’être responsables, coupables de la mort de patient en attente d’organe. Par contre, s’ils s’attaquent à quiconque s’oppose à la création d’un nouveau marché, ils encouragent tous ceux qui défendent les marchés « les plus coûteux en vies humaines : le Marché de la cigarette, de l’automobile, de l’alcool, etc. » Même l’emploi est devenu un Marché ; et comme tout doit être fait pour « satisfaire » les Marchés, rien ne doit entraver le marché de l’emploi : « Il faut accorder aux dirigeants d’entreprises le pouvoir de licencier toujours plus facilement leurs salariés pour… créer de l’emploi. […] En forçant le trait, pour satisfaire pleinement ce Marché, il faudrait que chacun d’entre nous perde en permanence son emploi, avant d’en retrouver un presque aussitôt. Perdu, retrouvé, perdu, retrouvé, perdu… Ad libitum. Cela de manière à maximiser le flux de transactions opérées sous la tutelle de ce Marché. »

La croissance et le PIB sont les maîtres mots du credo de l’agorathéisme. On n’est pas dans la rationalité, mais dans l’article de foi. La croissance est infinie, pour les siècles des siècles, et la technologie résoudra tous les problèmes. Il n’y a d’ailleurs pas de problèmes, juste des solutions technologiques qui viennent nourrir la croissance.

Ce qui mesure cette sacro-sainte croissante, c’est le PIB, lequel, pourtant, « n’indexe pas la richesse collective d’une nation, mais simplement les flux de biens et de services échangés sous les auspices du Marché. Le capital – humain, naturel, industriel – n’est pas pris en compte. […] Ainsi, le PIB est aveugle à toutes les destructions du patrimoine naturel si elles n’ont pas un impact immédiatement quantifiable sur la production de biens et de services. […] » Le choix d’indexer le succès des politiques publiques sur la croissance du PIB ne procède donc nullement d’un choix rationnel, décidé collectivement en connaissance de cause. Il est le produit d’une représentation du monde dans laquelle l’homme n’est pas la mesure de toute chose, mais une considération de second ordre. » Dans cet ordre d’idée, une population malade « placée sous médication permanente, sans que soient altérés sa capacité productive et son appétit de consommation » serait une aubaine. Et un remède universel et gratuit, une catastrophe.

Dans les pays développés, une croissance du PIB s’accompagne d’une augmentation de la mortalité. S’il est indéniable qu’une augmentation de ce PIB dans les pays où « les besoins de bases ne sont pas satisfaits » (comme ce fut notre cas jadis) est synonyme d’une amélioration incontestable de la qualité et de l’espérance de vie, une telle augmentation dans des pays nantis est néfaste. C’est exactement ce qu’écrivait Montesquieu lorsqu’il associait à la liberté et à l’égalité une troisième vertu cardinale, étrangement écartée par ceux qui ont fondé notre nouvelle religion : la frugalité.

La main invisible et la réfutation des sciences

Les apôtres du marché se réfèrent souvent à Smith et à sa « main invisible du marché », supposée tout régler sans que l’homme – et surtout pas l’État – intervienne. Mais qui sait que, dans toute l’œuvre d’Adam Smith, l’expression « main invisible » n’apparaît que trois fois, et jamais pour désigner le marché ? Ce concept n’apparaît que 1940, cent cinquante ans après la publication de l’essai de Smith. Et au même moment, surgit une autre expression : « croissance économique » : « L’apparition et la propagation rapide de ces deux expressions dans la langue écrite signalent l’émergence de l’agorathéisme. Après un siècle et demi de lente maturation, il prend son envol et commence à cristalliser sa doctrine et rassembler ses fidèles. Cette émergence correspond sans surprise à celle de l’« École de Chicago », l’école de pensée qui se développe dans l’après-guerre à l’université de Chicago et qui incarne la version moderne du courant dit « néoclassique », né au XIXe siècle et qui domine la science économique. »

Lorsque les sciences exactes ont commencé à mettre en question le dogme d’une croissance infinie, le clergé du Marché a mis en place une autre riposte : le prétendu « prix Nobel d’économie », qui est en fait le « prix de la Banque de Suède en sciences économiques à la mémoire d’Alfred Nobel ». Jamais Alfred Nobel n’a envisagé de créer un tel prix. Le petit-fils de Nobel rejette ce prix : «  “La Banque royale de Suède a déposé son œuf dans le nid d’un autre oiseau, très respectable, et enfreint ainsi la marque déposée Nobel, ajoutait-il. Les deux tiers des prix de la Banque de Suède ont été remis aux économistes américains de l’école de Chicago, dont les modèles mathématiques servent à spéculer sur les marchés d’actions – à l’opposé des intentions d’Alfred Nobel, qui entendait améliorer la condition humaine.” De fait, la critique majeure faite à ce prix Nobel apocryphe, notamment portée par les économistes hétérodoxes, est de ne distinguer que des économistes […] dont les travaux concourent presque toujours à préconiser la dérégulation des marchés – c’est-à-dire à renforcer l’autorité du Marché sur les sociétés –, à documenter le pouvoir des Marchés, ou encore à peser en faveur de l’indépendance des banques centrales – c’est-à-dire donner au clergé agorathéiste les moyens de s’imposer pleinement comme la nouvelle auctoritas. » En se parant de la renommée scientifique des véritables prix Nobel, le clergé agorathéiste a réussi le tour de passe-passe qui consiste à accréditer l’économie comme une science exacte. Aucune vérité scientifique qui contredirait le dogme du Marché ne peut être tolérée : « Certaines évidences scientifiques, solidement documentées de longue date, ne parviennent que difficilement à émerger dans l’opinion. Parfois, ce sont d’authentiques révolutions scientifiques qui sont, sinon tuées dans l’œuf, au moins durablement entravées. À chaque fois, c’est parce que des découvertes, ou de nouvelles approches, nuisent au Marché, ou illustrent ses défaillances. Ce que les mathématiciens théologiens agorathéistes ne peuvent tolérer. »

Le climato-scepticisme

Et l’on pense évidemment aux travaux sur le climat : « Il devient de plus en plus difficile, voire ridicule, de contester le lien entre les émissions de gaz à effet de serre et l’élévation de la température moyenne de la Terre, avec tout le cortège de catastrophes et de dégâts associés. La majorité des grands docteurs de la foi agorathéiste se rangent donc à ce consensus mais c’est pour réduire aussitôt le changement climatique à un problème de second ordre, soluble par… la création d’un grand Marché du carbone. Voilà qui ressemble fort à l’installation d’une nouvelle divinité dans le panthéon agorathéiste, chargée de réparer les dégâts produits par ses congénères. » C’est que le modèle de prévision des agoréthéistes ne prévoit pas de telles situations de déséquilibre, puisqu’il est construit selon le principe que la satisfaction du Marché étant liée à l’équilibre, rien dans sa « main invisible » ne peut mettre durablement cet équilibre en danger. Ce serait, métaphorise Foucart, comme un modèle de prévision météorologique qui n’aurait pas paramétré les tempêtes.

Ceci explique pourquoi les thuriféraires du Marché, comme Corentin de Salle ou David Clarinval chez nous, cette crise du climat est juste une excellente opportunité pour créer un nouveau Marché – celui du carbone, ou des énergies renouvelables, ou que sais-je encore –, lequel Marché, aidé de la technologie, réglera tout. Le PIB croîtra… et tant pis si cela nous conduit à l’effondrement, tant pis si la prochaine bulle à éclater s’appelle « humanité ». Tout ça entre autres, explique Foucart, d’une variable du modèle : le taux d’actualisation, qui « fixe la valeur de l’avenir par rapport à celle du présent. » Autrement dit, on n’investira dans la lutte contre le réchauffement que si chaque euro investi peut rapporter suffisamment, et suffisamment vite… Sans oublier le fait qu’une « dégradation du caractère hospitalier du monde naturel et de la société » peut parfaitement accompagner une hausse significative de la croissance et du PIB…

Le meilleur des mondes

Certes, le monde dans lequel nous vivons n’a jamais été plus pacifique, plus confortable, plus riche, plus mobile… Du moins pour une toute petite partie de l’humanité. « Le Marché est la somme de nos désirs. Nos désirs de voir remplies nos nécessités premières et vitales, c’est-à-dire d’échapper à la douleur, mais aussi, une fois celle-ci conjurée, d’accéder au plaisir, sous ses formes les plus diverses. […] Hélas ! La satisfaction ad aeternam du Marché implique que les hommes, même repus, continuent à chercher et obtenir toujours plus de plaisir. Or le plaisir n’est pas le bonheur. » Sans parler du fait que « le Marché ne peut rien aux lois de la nature : la finitude du monde nous entrave, de même que la fragilité de nos ressources et de notre climat, ou encore l’érosion formidable et accélérée du vivant. » L’agorathéisme et ses prêtres nous conduisent droit vers le désastre, en calculant les profits à court terme que cette perspective leur offrira. Dans ses répugnantes vignettes antisémites de L’étoile mystérieuse , Hergé caricaturait deux Juifs se frottant les mains à l’annonce de l’apocalypse ; qui oserait aujourd’hui reprendre ce dessin en remplaçant les deux Juifs par deux prêtres de la Finance ?

Foucart appelle au remplacement de l’ auctoritas économique par une autre, qui se pourrait être écologique : « Économie et écologie sont des domaines de recherche qui, tous deux, portent la grande ambition de décrire le monde dans son ensemble. La première en cherchant à élucider les interactions entre les agents économiques, la seconde en cherchant à comprendre les interactions entre les organismes vivants. À mesure que le vivant s’étiolera, il deviendra un enjeu politique de plus en plus central, et maintenir le plus possible la vie et sa diversité pourrait devenir, bien plus vite que nous ne le pensons, une question cardinale pour la stabilité des sociétés, voire pour leur survie. Peut-être, alors, les conseillers du prince ne seront plus des économistes mais des écologues. Peut-être l’écologie produira-t-elle à son tour une vulgate analogue à l’agorathéisme et peut-être sera-t-elle investie d’une nouvelle auctoritas. » Encore faut-il espérer qu’elle évitera les pièges qui menacent toutes les religions : croire détenir la vérité ultime et absolue, et refuser toute contradiction et tout contradicteur.

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