Carte blanche à l’occasion de la fête flamande: «La Wallonie n’existe pas»

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Non loin des anciens bassins industriels ou le démantèlement a eu des conséquences économiques et sociales désastreuses, on retrouve un axe wallon nord-sud, riche et même plus riche que la Flandre.
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« Non loin des anciens bassins industriels ou le démantèlement a eu des conséquences économiques et sociales désastreuses, on retrouve un axe wallon nord-sud, riche et même plus riche que la Flandre. » - Bruno Dalimonte

Nous ne connaissons pas la Wallonie. Voilà le point de départ de la série d’interviews « Walen Binnen ». Vraiment ? N’en savons-nous pas déjà assez ? Nous savons que son économie va mal, non ? Et que les Wallons vivent des transferts d’argent flamands et qu’ils votent tous PS, ou pire encore, PTB ! N’est-ce pas la vérité ?

Nombreux sont les Flamands qui n’ont jamais dépassé cette poignée de clichés, y compris dans les médias. Certains reportages réalisés par des confrères donnent l’impression qu’il est préférable de prendre des médicaments antipaludiques et de porter un casque tropical si vous vous rendez à La Louvière ou à Charleroi.

Ce n’est qu’en soulignant l’impact important de la politique francophone sur la Flandre qu’on a pu stimuler l’intérêt pour la Wallonie au sein de la rédaction. Mais pour tout ce qui n’est pas politique, on ne sait presque rien et il reste beaucoup à découvrir. C’est précisément l’objectif de cette série, partir vers le sud en adoptant une attitude saine comme le célèbre journaliste Paul Jambers : « Les Wallons, qui sont-ils, que font-ils ? » Nous avons examiné, considéré et envisagé des dizaines de noms potentiels. Nous en avons finalement retenu dix. Ils m’ont appris que la Wallonie n’existe pas.

Le sol ne parle pas flamand

Dans les milieux nationalistes flamands, mais aussi de plus en plus en dehors, il est de bon ton de réduire le pays à la somme de deux démocraties : la Flandre et la Wallonie. Les derniers résultats électoraux n’ont fait que renforcer cette image et je n’oserais pas affirmer que je ne l’ai pas écrite ou utilisée moi-même dans le passé. Ce dont je suis certain, c’est que je trouve que l’idée de ces deux démocraties a fait son temps. Cette prise de conscience ne s’est manifestée que quand j’ai franchi de plus en plus souvent la frontière linguistique.

Si vous me permettez une petite digression : cette frontière linguistique me fait penser à une belle citation de Naji Habra, recteur de l’université de Namur. Il est dans une position unique. Habra est Namurois pure souche, mais ses racines syriennes lui permettent de conserver une vision extérieure. « Dès que les Belges sont à l’étranger, ils sont tous belges », a-t-il dit pendant notre entretien. « Ils mangent la même chose, ils rient des mêmes choses… L’incompréhension est largement alimentée par la politique. Je ne vois pas la frontière linguistique aussi clairement que les politiciens. Je ne vois pas les arbres changer quand j’arrive en Flandre et le sol sur lequel je marche ne parle pas le flamand. Mais les gens oui, et vous devez respecter cela. »

Tatouage de Permeke

Et tant qu’à faire, allez-vous me suivre dans ma toute première interview de la série avec l’acteur et réalisateur Bouli Lanners ? Ensuite je reviendrai sur la question des démocraties, promis. Je lui ai demandé s’il se sentait wallon et ce que cela représentait pour lui. « Je me sens extrêmement fortement wallon », a-t-il directement répondu. « Je le remarque dès que j’arrive en France. J’ai l’impression de ne pas être chez moi là-bas. Je me sens plus chez moi en Flandre. » C’est donc ce que dit un acteur qui est dix fois plus connu en France que dans sa Belgique natale, qui obtient les premiers rôles dans les superproductions françaises et rafle là-bas les récompenses et les étoiles comme si de rien n’était.

C’est dans les petites choses que les différences sont perceptibles, poursuit-il. Et dans chaque exemple qu’il donnait, je reconnaissais et je voyais moi-même ce dont il voulait parler. « Je ne pourrais vraiment pas aller vivre en France. Impossible ! Rien que dans la manière dont les gens disent bonjour. La manière dont les gens vous rendent la monnaie quand vous commandez une bière dans un café, celle dont ils vous regardent quand vous montez dans le bus… C’est à ces moments que vous sentez que vous venez d’ailleurs. Je n’ai pas ce sentiment en Flandre. Ce n’est pas ma langue, mais quand je vais à Gand, à Hasselt ou à Saint-Trond, je suis chez moi. Les gens réagissent comme je sais qu’ils réagiront. C’est selon moi ce qui fait un pays. Désolé, mais la Flandre, même si je suis Wallon, elle fait partie de moi» Ce « fait partie de moi » doit aussi être pris au pied de la lettre. Lanners est peintre de formation et a toujours son peintre préféré, Permeke, sur lui, via un grand tatouage sur son torse.

La croix wallonne

Mais pour en revenir à nos deux démocraties. Je pense que Lanners a raison quand il dit qu’il y a des choses qui nous rendent tous belges. Des choses incrustées, des comportements incontournables, même si vos convictions politiques vous y obligent. Ce n’est cependant pas pour cette raison que je trouve que le discours des deux démocraties n’a aucun fondement. La clé de tout cela est, comme je viens de l’écrire, que la Wallonie n’existe pas. Certainement pas comme un bloc homogène à prendre ou à dénigrer.

En regardant la carte, nous voyons que la Wallonie est presque une croix. Avec horizontalement les anciens bassins industriels ou le démantèlement a eu des conséquences économiques et sociales désastreuses. Puis avec un axe wallon nord-sud, qui est tellement riche ou plus riche que la Flandre. C’est Thomas Dermine ‑ Carolo, diplômé d’Harvard et Wallon de l’année – qui me l’a expliqué. « Vous voyez donc immédiatement que le discours de personnes comme Tom Van Grieken (Vlaams Belang) sur la Wallonie est erroné. Si ce sont les Wallons qui sont “mauvais”, alors ça devrait mal tourner partout en Wallonie. »

Ce qui n’est pas le cas. À certains endroits, il reste énormément de travail à faire, le taux de chômage est élevé avec tous les problèmes qui y sont associés. Mais simultanément, les exportations wallonnes atteignent un pic, le chômage diminue et de nouveaux emplois sont créés pendant qu’on assainit les villes. Au lieu d’une seule Wallonie, ça donne toute une série de Wallonies différentes. Ce n’est pas différent en Flandre, soit dit en passant.

Rester assis à ne rien faire

Selon certains politiciens flamands, les Wallons passent toute leur vie dans un hamac, en attendant le transfert mensuel de Flandre. J’ose aussi prétendre que c’est faux. Il y aura sans doute des Wallons-hamac. Mais comme il n’y a pas une Wallonie, leWallon n’existe pas non plus. Prenez Jean-Jacques Cloquet, « entrepreneur de l’année », l’homme qui a fait exploser l’aéroport de Charleroi et qui dirige maintenant Pairi Daiza. Il est resté au bord du gouffre de 1.001 façons, sans y tomber. Ce n’est qu’en travaillant très dur, jour et nuit, qu’il a pu se sortir du marasme. Et pour tous les Wallons pas assez forts pour faire ça eux-mêmes, il y a Christine Mahy, présidente du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté. Son plaidoyer est aussi simple que radical. La pauvreté ne doit pas être combattue, mais éradiquée.

Vous voulez encore une autre Wallonie  ? Voici. Car la différence entre Mahy et disons, Arabelle Meirlaen est énorme. Dans son restaurant près de Huy, la cheffe étoilée m’a dit : « Il faudrait que tout le monde soit indépendant. Ainsi, tout le monde devrait se bouger et aller travailler. Il n’y aurait plus de chômage. » Certains partis flamands applaudiraient allègrement des déclarations aussi audacieuses. Et bien que le père de Meirlaen était Flamand, elle est une véritable Wallonne. Chez elle, vous mangez des produits de son jardin, de la terre wallonne. Mais tout comme Mahy, Lanners et tous les autres, elle n’est qu’une facette de cette Wallonie inconnue. Pardon, les Wallonies, je veux dire.

► Oui, les clichés des Flamands vis-à-vis des Wallons sont aussi répandus qu’on le pense

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