Vous avez de ces mots: un ostracisme façon {beulemans}

Vous avez de ces mots: un ostracisme façon {beulemans}

Un bruxellois mythique

Zinnekes de tous poils, kiekefretters de toutes plumes, ne m’en veuillez pas de dire tout droit dehors ce que je pense : le parler bruxellois n’est pas une langue. Je veux dire : il n’est pas une langue reposant sur un système linguistique partagé par une communauté de locuteurs, comme le français ou le wallon. Il fait partie de ces codes mixtes, tels le camfranglais ou le francolof en Afrique, qui varient sensiblement d’un locuteur à l’autre.

Mais qu’est-ce qu’il raconte, ce zievereir ? Pas une langue, mon bruxellois ? Qu’est-ce que moi je te cause alors ? Qu’est-ce que tu fais avec les Fables de Pitje Schramouille ? Les Flauwskes de Jef Kazak ? La Famille Kaekebroek ? Les marionnettes de Toone ? Et Le mariage de Mlle Beulemans, ça n’est pas du spek pour ton bec, peut-être ? Décidément, je n’aime pas ce garçon !

Désolé de vous contrarier, mais le « bruxellois » est une appellation non contrôlée, qui ne correspond ni au « Brussels Vloms », le flamand de Bruxelles, ni à une variété de français qui serait propre à Bruxelles. C’est un idiome où flamand et français se mélangent, suivant des proportions différentes d’une personne à l’autre. Mais il est vrai que ce langage hybride a eu les honneurs des fabulistes, des chroniqueurs, des auteurs de théâtre. Au point qu’un spécialiste comme Jean-Jacques De Gheyndt a choisi de l’appeler le « beulemans ».

Une francisation tardive, mais rapide

Ce bruxellois, qu’il soit « beulemans » ou « kaekebroeck », est le reflet de l’histoire des langues à Bruxelles. Alors que la Wallonie est une terre romane qui a connu dès le 10e siècle une diffusion de textes littéraires et juridiques en français, Bruxelles est en territoire germanique. Sa population, depuis la fondation de la ville, parle un dialecte bas allemand : le flamand brabançon, dénommé dietsch ; en français : thiois. Au 13e siècle, lorsqu’il s’agit de remplacer le latin dans les actes administratifs des chancelleries princières, Bruxelles – comme les autres villes flamandes du Duché de Brabant –, choisit le flamand (Vloms), alors que le Comté de Flandre opte pour le français.

La progression du français à Bruxelles débute au 16e siècle, sous l’impulsion de Charles Quint qui en fait la langue administrative de son empire – sauf dans l’administration locale qui continue de rédiger les actes en flamand. Elle s’accélérera lors de la période française (1795-1814) qui impose la langue de la République dans l’enseignement primaire, fréquenté alors par les seules élites. Cette restriction explique pourquoi, au moment de l’indépendance de la Belgique (1830), les francophones ne représentent qu’un tiers de la population bruxelloise.

La francisation de Bruxelles au 20e siècle résulte d’un double mouvement : d’une part, la diminution du nombre des unilingues flamands, lesquels choisissent d’adopter le français comme langue de promotion sociale ; d’autre part, l’arrivée de Wallons attirés par la capitale de la Belgique et les perspectives d’emploi qui y sont offertes. Le processus est rapide : en 1930, les francophones représentent quelque 70 % des Bruxellois ; aujourd’hui, plus de 90 % de la population est capable de s’exprimer en français.

Un parler belge… pour les Français

Lorsque des Français évoquent le « (parler) belge », c’est généralement au « bruxellois » qu’ils font référence. Une des raisons est le succès outre-Quiévrain de la pétillante Mademoiselle Beulemans. La célébrissime pièce de théâtre de Frantz Fonson et Fernand Wicheler est créée à Bruxelles le 18 mars 1910, au Théâtre de l’Olympia. Elle gagne illico les faveurs du public bruxellois, mais, dès le mois de juin, elle est présentée à Paris où elle va connaître un véritable triomphe : plusieurs centaines de représentations en quelques mois. Elle fera ensuite le tour du monde, en français ou adaptée.

L’enthousiasme des Français pour cette pièce tient bien sûr au caractère enjoué et optimiste de cette comédie de mœurs. Mais la parlure caractéristique des familles Beulemans et Meulemeester, contrastant avec le français châtié d’un Monsieur Albert (Delpierre) parisien jusqu’au bout des ongles, a tout autant séduit nos voisins. Marcel Pagnol a d’ailleurs expliqué que sa trilogie marseillaise devait beaucoup au Mariage de Mlle Beulemans, source d’inspiration non seulement pour les personnages de Marius, Fanny et César, mais aussi pour l’idée de faire jouer les acteurs avec l’accent du cru. À ceci près que, dans le bar marseillais de César, c’est un Lyonnais, Monsieur Brun, qui joue le « Parisien » de service.

La création de Fonson et Wicheler paraît donner raison à Victor Hugo qui déclarait : « J’étudie, laissant parler les Belges autour de moi. J’admire comme ils parlent flamand en français. » (France et Belgique, 1892, tome 2, p. 64). Ou à August Vermeylen, qui observait que les Belges sont « bilingues dans les deux langues ». Mais ces Belges – qui sont avant tout des Bruxellois – illustrent autant de manières différentes de parler le « beulemans ».

Reste qu’il ne suffit pas d’introduire une fois à chaque détour de phrase, de traiter son opposant de schieven architek ou de crier ostracisme pour bruxeller à la mode du Théâtre des Galeries. Car le parler bruxellois est inimitable pour les non-initiés : toute tentative en ce sens ne serait qu’une lamentable parodie de ce zinneke qu’est Jacques Lippe… né natif de Nivelles !

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