Verhofstadt écrit à von der Leyen: comme John Kennedy, l’Europe doit viser les étoiles

Guy Verhofstadt.
Guy Verhofstadt. - AFP.

L’Europe est à la croisée des chemins dans un ordre mondial en mutation. Alors que les États-Unis ont réagi à leur propre déclin en élisant un populiste, un soi-disant homme fort qui fantasme le grand retour de l’hégémonie américaine, le dragon chinois déploie son modèle alternatif basé sur l’autoritarisme politique, avec comme prix au développement économique des restrictions drastiques aux libertés individuelles.

Tiraillée entre son insécurité stratégique et ses querelles de famille, l’Europe fait du sur-place. Bien que ses citoyens réclament des réformes, les chefs d’Etat et de gouvernement perdent leur énergie dans un mercato sur les hautes fonctions institutionnelles de l’UE alors que cette dernière souffre avant tout d’un manque de vision claire sur son avenir. C’est pourtant la dernière chance pour l’Europe, aujourd’hui aussi incapable d’influencer le cours du monde que de défendre ses intérêts.

Un retard qui s’accentue

Il y a cinquante ans, l’homme est allé sur la lune. C’était le couronnement pour la nation américaine dans sa course à l’hégémonie, à l’ère de la guerre froide. Entré en fonction au moment où les Russes lançaient Spoutnik faisant de Gagarine le premier homme à tourner autour de la Terre, John F. Kennedy a initié un rêve pour son pays qui craignait d’être relégué derrière l’URSS. Au-delà de la conquête lunaire, cette mission devait avant tout permettre aux États-Unis de retrouver leur avance technologique et à son peuple de reprendre espoir dans un projet pour la nation.

Aujourd’hui aussi, l’Europe et ses peuples ont besoin d’un défi similaire alors que notre retard s’accentue tant sur le plan économique que technologique. La nouvelle économie numérique, la gestion d’internet, les règles régissant nos données personnelles sont entre les mains de plates-formes américaines et asiatiques. Si ce n’est pour légiférer sur des futilités, l’Europe est inexistante dans ce nouveau monde.

Militairement, les Européens ont un budget énorme : plus de quarante pour cent du budget américain, trois fois plus que le total des dépenses militaires russes. Pourtant, si le Kremlin décidait d’envoyer des chars dans les pays baltes, nous serions bien en peine de nous défendre sans le puissant secours des États-Unis. Cette insécurité stratégique est un échec qui menace notre liberté, notre bien-être, notre style de vie, notre indépendance et surtout nos valeurs.

Le défi que nous devons nous lancer aujourd’hui est de faire en sorte que dans dix ans, en l’espace de deux législatures, l’Europe reprenne sa place dans ce monde dominé par les Etats-Unis et la Chine, les goliaths économiques et militaires mondiaux actuels. Pour y parvenir, l’Europe ne doit pas copier les deux rivaux, mais construire son propre modèle, une troisième voie lui permettant de devenir économiquement puissante et capable militairement, y compris pour défendre les libertés. Devenir le leader du monde libre et de ses valeurs fondamentales. Devenir un continent où les libertés sont chéries et où l’équilibre entre vie privée et sécurité est pleinement préservé.

Des réformes en profondeur

Pour que ce rêve se réalise, l’Europe doit disposer de nouveaux outils à l’horizon 2024, ce qui n’est atteignable qu’en initiant des réformes en profondeur. Nous devons créer des champions économiques dans tous les secteurs industriels, de la transformation écologique à la révolution numérique, des nouvelles batteries à la technologie innovante de l’hydrogène, du transport à grande vitesse à la production de nos propres normes numériques. Comme par le passé avec Airbus contre Boeing, nous devons assister à la naissance de géants européens en mesure d’affronter Google, Facebook, Amazon et Alibaba. Pour cela, il sera nécessaire de modifier nos règles de concurrence, de créer des Régulateurs à l’échelle européenne et de mobiliser les investissements considérables nécessaires au financement de la lutte contre le changement climatique afin de faire de l’Europe le premier continent neutre en carbone.

D’ici 2024, nous devons également garantir notre sécurité et nos libertés en créant une capacité de défense européenne ou, mieux encore, une véritable armée européenne, mettant ainsi fin aux dépenses militaires inutiles englouties dans des projets dupliqués. De même, l’Europe doit pouvoir défendre ses libertés sur son territoire contre ceux qui trahissent les rêves de nos pères fondateurs. Nous devons rester le berceau de la démocratie libérale en mettant immédiatement en œuvre un pacte de prééminence du droit et de la démocratie en Europe, assorti de mesures et de sanctions visant à mettre un terme aux excès nationalistes et populistes constatés en Hongrie et en Pologne. « Le nationalisme, c’est la guerre », avait déclaré François Mitterrand. La guerre est notre passé. Elle ne doit plus jamais être notre avenir.

La bataille contre le nationalisme doit être définitivement gagnée et les arguments positifs et rationnels en faveur de la migration doivent être avancés. Comme c’est arrivé maintes et maintes fois dans notre histoire, c’est la migration qui va rajeunir notre vieux continent. Cette fois-ci, gérons-la en mettant en place un système de « carte bleue » pour la migration légale, mais aussi en établissant au plus tard en 2024 un véritable corps européen de garde-côtes et gardes-frontières, un système d’asile européen commun et des outils communs pour garantir notre sécurité. La mise en place d’un FBI européen pour lutter contre la criminalité transfrontalière doit être une étape cruciale à cet égard.

Un « projet 2024 »

Il faut reconnaître que ce n’est pas la première fois que notre projet européen est menacé. En juin 1985, après des années de stagflation baptisée « eurosclérose », la Commission européenne, sous la présidence de Jacques Delors, avait lancé un ambitieux programme d’action visant à supprimer, dans un délai de sept ans, tous les obstacles physiques, techniques et fiscaux à la libre circulation en Europe. Ce fut un énorme succès. L’Europe est devenue un pôle d’attraction pour la croissance et l’innovation. Un progrès similaire donnerait de nouveau vie à notre projet.

Aujourd’hui, nous devons lancer un « projet 2024 », un programme de la même ampleur que ce que Delors avait fait avec « 1992 » à la fin des années quatre-vingt. Pour ce faire, de nouvelles méthodes seront nécessaires pour agir plus rapidement et prendre des décisions plus efficaces. Cela signifie la fin de l’unanimité dans la prise de décision au Conseil, une véritable réforme de la gouvernance de la zone euro, une Commission équilibrée entre les hommes et les femmes et un Parlement renforcé. Il faut une révolution dans la manière dont nous traitons les nominations aux hautes fonctions institutionnelles de l’UE. Nous ne pouvons plus continuer à mener ce type de procédure dans les coulisses obscures du Conseil européen. Nous devons au contraire donner aux citoyens le pouvoir de décider en toute transparence quelles sont les personnalités dignes de diriger notre Union, notamment à la tête de la Commission européenne. À cette fin, le Président Emmanuel Macron a proposé le lancement d’une Conférence sur l’avenir de notre démocratie européenne. Une conférence qui, outre les trois institutions, donnera la parole à nos citoyens et à la société civile. Une conférence qui déterminera un nouvel ordre démocratique pour l’Union européenne du futur.

C’est un mensonge de dire, comme le font souvent les nationalistes et les populistes, que les Européens ont abandonné leur rêve d’une Europe unie. C’est le contraire qui est vrai. Les gens croient en une Europe forte. Ils savent très bien qu’une Europe réformée est notre seul avenir. A l’instar de John Fitzgerald Kennedy promettant la lune aux Américains, il est temps pour l’Europe de faire miroiter les étoiles aux Européens.

► Portrait | Ursula von der Leyen, à la recherche d’un second souffle

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