Magnette et Glucksmann sur l’investiture de von der Leyen: «Nous appelons les socialistes et les sociaux-démocrates européens à voter non»

Paul Magnette (à dr.) et Raphaël Glucksmann.
Paul Magnette (à dr.) et Raphaël Glucksmann. - Belga.

Circulez, il n’y a rien à voir. Rien à entendre. Rien à changer. D’élections en élections, les dirigeants européens semblent insensibles aux inquiétudes, aux colères comme aux espérances des citoyens et la cogestion des grands partis de droite et de gauche se poursuit. De campagnes en campagnes, les leaders promettent aux électeurs de grands bouleversements et d’immenses ambitions pour l’Europe. Et de lendemain de scrutins en lendemains de scrutins, ils participent à la même tambouille accouchant de programmes a minima, tellement en deçà des périls et des enjeux de l’époque. Avec toujours ce même argument : l’appel à la « responsabilité » qui justifie tous les statu quo et tous les reniements.

Cela ne fonctionne plus. Pas avec nous en tout cas. Pour sauver l’Europe d’elle-même, il est temps d’assumer nos promesses de campagnes et de faire vivre le débat démocratique à Bruxelles et Strasbourg, sans craindre l’opposition et la confrontation. Défendre l’Union européenne, c’est évidemment combattre les national-souverainistes qui la détestent, mais c’est aussi rompre avec les politiques néolibérales qui la rendent bien souvent détestable, c’est défendre un modèle social ébranlé par la mondialisation, c’est ne pas laisser nos principes se noyer au fond de la Méditerrannée avec les milliers d’exilés que nos dirigeants refusent de sauver, c’est mettre fin aux accords de libre-échange climaticides et socialement désastreux…

Un mandat clair

Le 26 mai dernier, nos électeurs nous ont confié un mandat extrêmement clair : plus de justice sociale, plus d’écologie et plus de démocratie. Nous ne pouvons pas balayer ces attentes sous prétexte d’alliances tactiques ou de « compromis nécessaires ». En faisant cela, nous ne ferions qu’aggraver la défiance des citoyens en l’Union et accélérer la deliquescence de la gauche européenne. Nous le refusons. Durant la campagne, nous avions formulé un certain nombre d’engagements : lutter contre le réchauffement climatique et l’effondrement de la biodiversité, imposer des règles au commerce international, mettre fin aux paradis fiscaux, défendre les services publics, accueillir dignement les exilés, lutter contre les lobbys, démocratiser le fonctionnement de l’Union européenne, renforcer le rôle du Parlement européen. Nous prenons au sérieux nos promesses et la gravité de la crise à laquelle elles répondent.

Ce mardi 16 juillet, nous sommes appelés à élire Ursula Von der Leyen à la Présidence de la Commission européenne. Outre l’abandon des Spitzenkandidaten et le manque de transparence des négociations ayant conduit à ce « paquet européen », nous dénonçons ce système de décision qui transforme le Parlement européen en chambre d’enregistrement des volontés du Conseil. Et, surtout, le manque d’ambition sociale et écologique affichée par les chefs d’Etat et de gouvernement européens. Nous voterons donc « non » et nous appelons tous les socialistes et de sociaux-démocrates européens à faire de même.

Sur le papier, nous aurions pu être séduits, tant par le parcours – respectable – que par les prises de position de Mme Von der Leyen : elle a œuvré au développement d’un congé parental paritaire en Allemagne, combattu les nombreuses violations de la Russie, soutenu la politique d’hospitalité d’Angela Merkel et voté pour le mariage pour tous, à rebours de la position majoritaire de son parti. Aussi, le symbole historique que représente la nomination d’une femme à la tête de la Commission était de nature à s’attirer nos faveurs. Notre opposition à Ursula Van der Leyen n’est donc ni personnelle, ni pavlovienne.

La semaine dernière, elle est venue présenter ses orientations devant les membres du groupe social-démocrate. Durant trois heures, elle a montré que le projet de cette mandature était pour l’instant la poursuite de ce que nous avons juré de rejeter pendant des mois : continuité sur les accords de libre-échange, continuité sur l’absence de critères sociaux, continuité sur les politiques migratoires… Réveiller la social-démocratie européenne exige un acte fort de rupture. Quitte à engendrer une crise institutionnelle momentanée. Il est temps que la gauche continentale se réveille de son long sommeil post-politique.

Une plus grande ambition

L’Union européenne s’est trop longtemps construite à l’abri des peuples, prenant sa propre préservation comme horizon. Cette méthode touche à sa fin. Ouverts au dialogue, nous soutiendrons toute candidate ou tout candidat à la présidence de la Commission qui s’engagera à construire une Europe démocratique, humaniste, solidaire et écologique ; une Europe qui combat les inégalités et protège les dominés, les opprimés, toutes les vies réduites et écrasés par les politiques néolibérales ; une Europe qui lutte contre le réchauffement climatique et préserve le vivant ; une Europe qui défend ses travailleurs, ses agriculteurs, ses artisans, ses jeunes, ses retraités. Concrètement – et sans être exhaustif –, cela se traduit à minima par la mise en œuvre des engagements suivants :

1. Mettre en place d’une taxe carbone aux frontières de l’UE, viser la neutralité carbone en 2040, exonérer de discipline budgétaire les dépenses liées à la transition écologique.

2. Mettre une taxe européenne sur la fortune ainsi qu’un taux d’imposition effectif d’au moins 20 % des bénéfices des entreprises dans tous les Etats membres afin de lutter contre l’évasion et la fraude fiscale.

3. Le droit européen doit garantir qu’aucun citoyen européen ne puisse être poursuivi en justice pour avoir aidé des demandeurs d’asile ou des migrants en difficulté. L’Europe doit lancer une version européenne de l’opération de secours en mer Mare Nostrum, mettre fin au règlement Dublin et organiser un accueil digne des exilés.

Dire non demain n’est pas un caprice ou un dogmatisme, c’est la seule manière de rappeler que les engagements politiques comptent. Une impasse institutionnelle vaut mieux sans doute qu’un énième renoncement aux principes démocratiques et aux finalités sociales et écologiques pour lesquelles nous avons demandé mandat aux citoyens. Il est temps de faire correspondre nos actes d’élus et nos mots de campagne. Il est temps de rendre à la politique ses lettres de noblesses. Il est temps de retrouver une ambition bien plus grande pour l’Europe.

► Edito | Von der Leyen doit montrer qu’elle apprendra vite

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