A-t-on «bruxellé» sur la Lune?

A-t-on «bruxellé» sur la Lune?
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Du Brussels Vloms sur la Lune ?

Nul n’ignore que les prétendus premiers pas de l’homme sur la Lune le 21 juillet 1969 relèvent de la fake news – pardon, de l’infox. Et que le premier à fouler le sol lunaire n’est pas l’Américain Neil Armstrong, mais notre compatriote Tintin, reporter de son état, dont les aventures lunaires ont été contées par Hergé dans les albums Objectif Lune (1953) et On a marché sur la Lune (1954). La vérité ayant repris ses droits, posons-nous une question essentielle : aurait-on parlé bruxellois sur la Lune ?

Les fidèles de cette chronique connaissent déjà la réponse : le billet de la semaine dernière a doctement soutenu que le bruxellois n’existait pas, ce qui a fait tinter quelques oreilles aux alentours de l’Îlot sacré. Par contre, il existe bien un Brussels Vloms, parler flamand décliné avec diverses variantes selon les quartiers de la ville. Hergé, Bruxellois bon teint, s’en est inspiré pour émailler certains de ses phylactères de quelques trouvailles linguistiques qui rendent hommage à sa ville natale.

Disons-le tout net : ce n’est pas dans les albums précités que la moisson de « bruxellismes » est la plus fournie. Il faut faire preuve d’une sagacité digne des Dupond-Dupont pour en glaner l’un ou l’autre dans Objectif Lune , sous des graphies savamment compliquées par Hergé pour « faire syldave ». Un parler syldave qui peut nous être étrangement familier, comme celui du pandore apostrophé par le capitaine Haddock assoiffé, et qui finit par comprendre : « On fläsz Klowaswa vüh dzapeih… Eih döszt  ! » Brussels Vloms aidant, on décode : « Une bouteille d’eau de Klow pour ce type… Il [a] soif ! ». Ou celui du policier qui, après avoir examiné les papiers, lance au conducteur : « Güdd… Zsālu endzoekhoszd » « Bien… Salut et bon vent ».

Du Brussels Vloms exotique

Il est d’autres aventures de Tintin bien plus riches en allusions linguistiques à l’univers qu’a connu Hergé durant son enfance. En particulier, celles qui entraînent le célèbre reporter dans des pays exotiques. C’est notamment le cas pour la Syldavie, déjà citée, et pour la Bordurie, toutes deux assimilables à des pays des Balkans ( Le sceptre d’Ottokar , 1947). Tant le syldave que le bordure sont « filles du Brussels Vloms », comme le montre Jean-Jacques De Gheyndt, à la suite d’autres spécialistes.

Deux toponymes illustrent ce constat : les capitales de ces pays imaginaires en état de guerre sont respectivement Klow pour la Syldavie et Szohôd pour la Bordurie. Les tintinophiles avertis voient dans le premier, prononcé <klouf>, l’adjectif flamand kloef « fêlé ; fou » ; et, dans le second, l’appellatif zo-ot « sot ». Par Brussels Vloms interposé, les deux protagonistes sont ainsi renvoyés dos à dos.

Mais la bonne fortune du Brussels Vloms n’est pas limitée à ces deux pays. Dans l’album Tintin au pays de l’or noir (1950), nous faisons connaissance avec l’Émir Mohamed Ben Kalish Esab , contesté par le Cheik Bab El Ehr . Le premier patronyme laisse deviner le flamand kalisjezap « jus de réglisse », tandis que le second renvoie à babbeleir « bavard ». Dans ce contexte, rien d’étonnant à ce qu’un puits opportunément présent dans le désert se nomme Bir El Ambik , ce qui laisse entendre qu’on y trouve plus de gueuze que d’eau.

Du Brussels Vloms dissimulé

La rencontre de Tintin avec la tribu des Arumbayas, dans L’oreille cassée (1937), est une autre illustration du provignage du Brussels Vloms, cette fois dans la luxuriante jungle amazonienne. Notre héros peut compter sur l’explorateur Ridgewell, adopté par la tribu, pour interpréter l’arumbaya parlé par le chef Kaloma. Kaloma ou plutôt kale oma « grand-mère chauve » ? Karabistoep  ! « Carabistouille ! » Mo ja, mo ja  ! « Mais oui, mais oui ! » En wa naa  ? « Et quoi ensuite ? »

Ce sont cette fois des pans entiers de dialogue qui se laissent « décoder » grâce au Brussels Vloms. L’opération est complexe, mais le résultat s’avère convaincant grâce aux clés que donnent les commentateurs. L’analyse proposée par Jean-Jacques De Gheyndt permet de comprendre, entre autres, que «  Arumbayas lupokhno di Albabas, enahl hemoulh kaphouyth  !  » transcrit le Brussels Vloms «  Arumbayas luepe no die Albabas en allemoêl kappoet  !  » ; en d’autres termes : « Les Arumbayas ont poursuivi les Albabas et les ont tous massacrés ! » Cela vous semble tiré par les cheveux ? La traduction donnée ensuite par Ridgewell confirme cette exégèse.

Il est donc indubitable que le flamand de Bruxelles est récurrent dans l’œuvre d’Hergé. Ce dernier s’en est ouvert à la fin de sa vie, en particulier dans les confidences faites à Benoît Peeters ( Le monde d’Hergé , Casterman, 1990). Sa mère était une Bruxelloise de souche et sa grand-mère maternelle provenait du quartier des Marolles. Si Georges Remy ne maniait pas le flamand avec aisance, il en a été suffisamment empreint pendant son enfance pour pouvoir lui faire une place dans ses albums.

Mais cette présence du Brussels Vloms est plus que timide : elle est associée à des langues étrangères où elle est dissimulée sous des graphies souvent opaques. Le père de Tintin souhaitait-il masquer un héritage linguistique dont l’évidence aurait été un peu encombrante ? Cela est plausible de la part d’un Bruxellois francophone convaincu de la supériorité du français dans la sphère publique, le parler flamand étant réservé à l’usage privé.

Et pourtant, ce Brussels Vloms peut faire sienne, dans l’œuvre d’Hergé, la devise de la Syldavie : «  Eih bennek, Eih blavek  ! » En passant du syldave au flamand, vous pouvez reconnaître la citation prêtée au général français Mac Mahon après la prise de la forteresse de Malakoff : « J’y suis, j’y reste ! »

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