«Vous avez de ces mots»: Wallon et bargoensch à Bruxelles: rare et tof!

«Vous avez de ces mots»: Wallon et bargoensch à Bruxelles: rare et tof!

Du wallon à Bruxelles

Les précédents billets de cette chronique ont évoqué l’héritage actuel du parler d’origine germanique qui a longtemps prévalu dans les pratiques linguistiques de la population de Bruxelles. La francisation de la capitale de la Belgique a relégué le Brussels Vloms dans la sphère privée ou dans des textes littéraires dont l’authenticité varie selon les auteurs. Mais elle a eu raison également d’un argot à base flamande, le bargoensch, et d’une des langues sœurs du français : le wallon.

Du wallon à Bruxelles ? Oui et, qui plus est, en plein cœur des Marolles, vieux quartier populaire situé aux alentours du Palais de Justice, entre la rue Haute et le boulevard de Waterloo, là où on s’attendrait plutôt à un mixte de flamand bruxellois et de français. Les historiens et les linguistes qui ont étudié la question sont formels : des bribes des parlers romans de Wallonie étaient encore audibles dans le voisinage de la place Poelaert jusque dans l’entre-deux-guerres.

L’histoire de Bruxelles révèle une présence wallonne assez ancienne. D’après Alphonse Wauters, les archives de Sainte-Gudule mentionnent dès 1321 l’existence au cœur de Bruxelles d’une Waelsche Plaetse (« Place des Wallons »), aujourd’hui disparue. Cette implantation se renforcera au fil du temps, que ce soit par une présence accrue de maraîchers wallons sur les marchés bruxellois constatée à la fin du 16e siècle ou par des échanges rendus plus aisés depuis la création du canal Charleroi-Bruxelles inauguré en 1831.

Mais la vague d’immigration wallonne la plus importante est liée au développement immobilier de la Capitale à la fin du 19e siècle. Les ouvriers wallons employés dans les chantiers prestigieux menés sous l’impulsion de Léopold II se sont établis, pour la plupart, dans les Marolles où ils ont importé leur picard ou leur wallon. D’après plusieurs témoignages convergents, il s’est développé dans ce quartier une parlure hybride mêlant le flamand de Bruxelles, un français souvent approximatif et des éléments empruntés aux langues romanes de la Wallonie.

Si ces témoignages sont dignes de crédit, il n’existe malheureusement guère d’attestations écrites de ce joyeux sabir. Celles qui nous sont accessibles montrent surtout un mélange de flamand et de français populaire – lequel a dû être confondu avec du wallon ou du picard. Toutefois, dans les rares écrits parvenus jusqu’à nous, on relève par exemple le fréquent usage de l’article défini èl « le/la » caractéristique du Hainaut, associé tantôt à des mots flamands (el gans « l’impasse »), tantôt à des mots français (el rue « la rue ») ; ou encore des formes lexicales de Wallonie comme à ç’t’eure « maintenant », feesse « fête », drôl’ di corps « individu bizarre ».

Aujourd’hui, le wallon a déserté les Marolles. Pour avoir quelque chance de l’entendre, mieux vaut fréquenter les gares de la Capitale qui drainent chaque jour plus de 100.000 navetteurs venant de Wallonie. Et en tendant bien l’oreille : même dans sa région d‘origine, ce parler séculaire se réduit comme une peau de chagrin. Naguère « rare » (avec le sens « étrange », comme pour le néerlandais raar) à Bruxelles, il est devenu rare en Wallonie…

Du bargoensch à Bruxelles

Il se murmure, dans quelques estaminets de réputation douteuse, qu’un autre idiome a disparu de la Capitale durant le 20e siècle : le bargoensch. Cette appellation aux sonorités un peu rudes désigne un parler argotique en usage dans des milieux interlopes, dont celui des malfrats, mais employé aussi par des vagabonds, des forains et des colporteurs.

En réalité, le bargoensch est la variante bruxelloise du bargoens, pratiqué par les mêmes catégories de locuteurs sur un territoire bien plus large et qui englobe les Pays-Bas. Sa base est flamande, mais il accueille des éléments issus de langues comme le français ou l’espagnol, parfois même des formes tsiganes ou yiddish. Sa principale fonction est celle assumée par tout argot : permettre de tenir des propos qui ne sont intelligibles que dans un cercle d’initiés.

Il semble que la région de Zele, au nord-ouest de Bruxelles, soit à l’origine de la variante bruxelloise du bargoens. Des marchands ambulants originaires de cet endroit venaient régulièrement vendre leurs produits dans la Capitale et y auraient diffusé leur idiome. Outre ces colporteurs, des conducteurs de fiacre et des porteurs actifs près de la gare du Nord étaient réputés utiliser le bargoensch. Des individus peu reluisants ont rapidement compris le parti qu’il y avait à tirer d’un argot incompréhensible pour la plupart des gens.

Cette langue secrète a fait fantasmer bien des érudits qui lui ont consacré de savoureux glossaires et de savantes études linguistiques. Jean-Jacques De Gheyndt en donne un large aperçu commenté dans son livre Schieven Architek ! Les langues endogènes à Bruxelles (2016, p. 123-143). Les formes recueillies par les glossairistes sont bien celles d’une « langue verte », où l’humour et la dérision sont omniprésents. Ainsi groete kiet « endroit où on trouve des arêtes (de poisson) » désigne une poissonnerie ; weust « saucisse » s’applique à un agent de police ; un diamant zuuker « chercheur de diamants » est un fouilleur de poubelles. Et si le kiek dag « jour du poulet » est en réalité le jour de la paie, c’est parce qu’on ne mange pas ce mets tous les jours.

Il n’est pas étonnant que des auteurs aient tiré parti de ce filon pour produire une littérature décrivant les bas-fonds de la société de l’époque. La plus ancienne œuvre répertoriée à ce jour est d’ailleurs la traduction en bargoensch du récit des aventures du célèbre brigand Cartouche, publiée en 1731, d’après le roman de Nicolas Ragot de Grandval. Il n’est guère moins surprenant que la Justice se soit également intéressée à ce parler cryptique qu’il convenait de rendre compréhensible pour les forces de l’ordre.

De nos jours, le bargoensch est tout aussi « rare » à Bruxelles que le wallon. Il se perpétue dans quelques formes aujourd’hui bien intégrées en flamand ou en néerlandais : poen « magot ; fric » ; maffen « roupiller » ; ambetanterik « emmerdeur ». Sans oublier ce tof « super, extra » qui serait issu du yiddish, adopté dans toutes les langues qui se parlent à Bruxelles. Dans la ville de la Zinneke Parade, la mixité linguistique, faut pas zwanzer avec ça !

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