Nicu Popescu, ministre Moldave: «La géopolitique c’est important, mais ce n’est pas le plus important pour les gens»

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Selon Nicu Popescu, «
faire cette coalition était plus important pour nos concitoyens que les divergences de politique extérieure
».
Selon Nicu Popescu, « faire cette coalition était plus important pour nos concitoyens que les divergences de politique extérieure ». - Ministère des Affaires étrangères de Moldavie

Entretien

Souvent laissée pour compte au sud-est de l’Europe, la Moldavie a suscité de grosses inquiétudes cette année suite aux législatives de février dernier. Après une crise politique, un accord de gouvernement a finalement réuni pro-russes et pro-européens. « Tout le monde a été surpris -et soulagé- par ce scénario », confie un diplomate européen. Le nouveau ministre des Affaires étrangères, Nicu Popescu, nommé en juin dans le cabinet réformiste de Maia Sandu, revient sur les circonstances de la formation inédite d’un gouvernement intégrant à la fois pro-européens et pro-russes.

Vous êtes devenu ministre dans des circonstances assez spéciales ?

J’étais basé à Paris, chercheur à l’Institut des études de sécurité de l’Union européenne. J’ai été autrefois conseiller diplomatique. J’ai reçu un message de Maia Sandu, qui était en train de négocier la nouvelle coalition. Elle m’a proposé le poste de ministre des Affaires étrangères et ça a pris une journée. Le gouvernement a été nommé le 8 juin, j’ai prêté serment le 11. Je n’ai pris contrôle du ministère que le 19 juin. L’ancien gouvernement ne voulait pas se retirer des bâtiments publics. Ils ont fait encerclé le ministère par la police, et je n’ai pas pu y entrer avant que l’ancien gouvernement se retire.

Votre coalition regroupe les libéraux pro-européens de ACUM et les pro-Moscou du Parti des Socialistes. Comment cet attelage surprenant s’est monté ?

La géopolitique c’est important, mais ce n’est pas le plus important pour les gens. Les Moldaves ont des préférences géopolitiques différentes, certains voudraient que la Moldavie soit plus proche de l’Europe, d’autres de la Russie. Malgré cela, le sentiment anti-européen ou anti-russe n’est pas très développé. Surtout, tout le monde voulait être mieux gouverné, qu’il y ait moins de corruption, plus de services publics, de l’emploi et de meilleurs salaires. Faire cette coalition était plus important pour nos concitoyens que les divergences de politique extérieure. Après tout en Europe il y a des pays avec des « grandes coalitions », et bien nous aussi nous avons une grande coalition.

Depuis la chute des communistes en 2010, la Moldavie a eu des gouvernements pro-européens autour des Démocrates de Vlad Plahotniouc, mais la situation s’est dégradée…

En dix ans, on a eu sept gouvernements, ça fait beaucoup. La plupart se déclaraient pro-européens et pro-américains mais ils ont volé beaucoup d’argent. Ce n’est pas pro-européen du tout de voler des centaines de millions voire des milliards. Le gouvernement de Vlad Plahotniuc était en réalité extrêmement corrompu. A cause de leur gestion, la Moldavie s’est retrouvée isolée de l’Europe. En 2018, ils ont annulé le résultat de l’élection municipale de la capitale, ce qui a valu à la Moldavie la suspension de l’aide financière extérieure de la part de l’Union européenne et des Etats-Unis. La relation avec les partenaires se dégradait de mois en mois, c’était de l’européanisme « fake ».

Début juin, la Moldavie s’est retrouvée avec deux gouvernements, quelle a été l’attitude de la communauté internationale ?

La France a joué un rôle énorme pendant cette transition. Elle s’est positionnée en tant que leader et a mis la pression sur l’ancien gouvernement pour qu’il se retire. Il y avait deux voies : appeler les gens dans la rue, avec un risque que ça dégénère, ou maintenir la pression internationale. Paris a organisé ma première rencontre avec un ministre européen, Amélie de Montchalin (secrétaire d’Etat française aux Affaires européennes), puis une intervention le 12 juin avec des diplomates du G7. La France a parlé avec les autres Européens et les Américains pour consolider une ligne unie sur la Moldavie. Le 13 juin, les Etats-Unis, la Russie et l’UE ont fait une intervention unie et l’ancien gouvernement s’est retiré des bâtiments publics.

Quelle a été précisément la position des Russes ?

Ils ont soutenu l’accord. On a eu une situation unique. Se sont retrouvés à Chisinau, quasiment au même moment, le commissaire à l’Elargissement de l’Union, Johannes Hahn, un vice-Premier ministre russe, Dmitry Kozak, et un officiel américain. On sait très bien que les relations entre Moscou, Bruxelles et Washington peuvent être très compliquées sur plein de dossier, mais ces partenaires ont soutenu la nouvelle coalition, de même que la Roumanie et l’Ukraine voisines. Il y a un soutien unanime qui nous permet de nous échapper des tensions internationales et de nous concentrer sur les résultats pour nos concitoyens.

Cela voudrait dire que la Moldavie est un terrain d’expérimentation pour réduire les tensions, ce qui est plus difficile en Ukraine ou dans le Caucase ?

Je ne sais pas, mais pour nous c’est plus facile de mener nos réformes si on évite les tensions. Deux-tiers de la population le souhaite et la coalition est populaire. La Transnistrie (République auto-proclamée indépendante à l’issue d’une guerre en 1992, soutenue par Moscou, NDLR) ? C’est un sujet qui traine depuis trois décennies, c’est compliqué. Ce n’est pas une urgence. On va continuer notre politique de petits pas pour rebâtir les liens entre les deux rives du Dniester, mais il n’y a pas encore de consensus pour une solution. Notre priorité absolue, c’est de garder cette stabilité politique pour les réformes sur la rive droite de la Moldavie.

Quels sont donc les axes d’action du gouvernement de Maia Sandu ?

L’axe principal, c’est la lutte contre la corruption, le vol d’argent public, les licitations truquées, les rétro-commissions… Nous voulons drastiquement améliorer le climat d’investissement. En politique extérieure, les choses sont simples : la Moldavie continue d’appliquer l’Accord d’association avec l’Union et continue sa collaboration avec l’Otan, sans vouloir y adhérer. Il est important de savoir que 68 % de nos exportations vont vers l’Union. En réformant la justice et réduisant la corruption, on est très bien positionnés pour profiter de notre accès aux marchés européens et post-soviétiques, l’Ukraine, la Biélorussie, mais aussi les Balkans. De surplus, nous sommes au centre d’un marché de 800 millions de personnes.

Le contexte

Souvent laissée pour compte, la Moldavie a frôlé cette année la correctionnelle. Après les législatives de février 2019, le Parti démocrate de l’oligarque Vlad Plahotniuc, défait, a tenté de s’accrocher au pouvoir, déclenchant une crise politique, qui s’est achevée le 8 juin par un accord. Un accord de coalition entre deux forces que sur le papier tout oppose, le Parti des socialistes (pro-russe) du président Igor Dodon, et le bloc pro-européen ACUM, dirigé par Maia Sandu, 47 ans, ancienne conseillère à la Banque mondiale. « Tout le monde a été surpris –et soulagé– par ce scénario », confie un diplomate européen.

Maia Sandu est devenue Première ministre de Igor Dodon, après avoir perdu la présidentielle contre le même homme il y a deux ans (48 % contre 52 %), à la tête d’un gouvernement adoubé par Bruxelles, Moscou et Washington. Du jamais vu ! A l’instar d’autres membres de la diaspora, Nicu Popescu, 38 ans, chercheur et enseignant en relations internationales à Paris, Bruxelles et Londres, a été nommé au poste de ministre des Affaires étrangères.

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