Vous avez de ces mots: Maigret, djus d’la Moûse

L’enfant d’Outremeuse, Simenon, a fait vivre le wallon à travers ses écrits.
L’enfant d’Outremeuse, Simenon, a fait vivre le wallon à travers ses écrits. - D.R.

Le plus célèbre des petits reporters belges nous a servi de guide pour redécouvrir le flamand de Bruxelles à travers les albums d’Hergé. C’est un autre journaliste, cette fois en chair et en os, qui nous invite à une balade linguistique en Wallonie au départ de sa chère ville de Liège. Avez-vous deviné qui est ce personnage, l’auteur le plus belge du monde et dont les livres ont atteint un total de 550 millions d’exemplaires ? Il s’agit de Georges Simenon, né en 1903 dans le pittoresque quartier d’Outremeuse (en wallon djus d’la Moûse) à Liège et décédé à Lausanne en 1989.

L’activité journalistique de Simenon a été soutenue au tout début de sa vie professionnelle, comme rédacteur à la Gazette de Liége. La chronique locale dont il a la charge va le mettre en contact avec différentes personnalités de la vie liégeoise, dans des domaines qui vont de la politique aux activités culturelles, en passant par les affaires judiciaires : il y a là une riche matière, dont il tirera parti par la suite. Car, très vite, sa vocation d’écrivain s’affirme. Simenon choisit de « monter » à Paris, sans rompre les ponts avec sa ville natale dans laquelle il reviendra pour de brefs séjours.

Cet écrivain prolifique nous a laissé 158 nouvelles et 193 romans, dont 75 qui mettent en scène le célèbre commissaire Maigret. Même si Simenon fait naître son héros dans la commune (imaginaire) de Saint-Fiacre, en France, celui-ci ne renie pas l’ascendance liégeoise de son créateur, en particulier dans ses usages linguistiques. Simenon aimait le wallon, lui qui n’hésitait pas à écrire, dans sa Lettre à une petite bourgeoise (1920), à propos d’un enfant que sa mère morigénait parce qu’il avait dit quelques mots en wallon : « Laissez-lui tranquillement apprendre ce rude dialecte qui cadre si bien avec notre caractère. […] Laissez-le apprendre en paix l’émouvant langage des Defrêcheux et des Vrindts. »

Un wallon à découvert

Si le flamand bruxellois est très discret chez Hergé, le wallon n’apparaît à visage découvert chez Simenon qu’en de rares occasions. C’est le cas dans Pedigree (1948), un roman où l’auteur évoque explicitement le monde de son enfance. Parmi plusieurs dialogues intégrant du wallon, on trouve notamment cette répartie d’une femme à sa bru (p. 33) : « Eh ! bien, ma fille, il est vert votreeffant ! […] Qué laid effant !  » Puis vient le commentaire suivant : « Elle doit le faire exprès d’employer des mots de patois. Pour bien souligner qu’elle est, elle, une femme d’Outre-Meuse. »

C’est également du wallon « pur jus » que Simenon utilise pour désigner une réalité régionale dont la dénomination est absente du français général. Il est question, dans ses romans, de bouquette « crêpe de sarrasin », de hiercheuse « hercheuse », de raubosse « pomme cuite au four dans une enveloppe de pâte » ou de thier « côte, montée ». Et quand il s’agit d’évoquer les éleveurs de pigeons voyageurs, le mot liégeois colèbeu est préféré à colombophile.

Une autre forme, plus déguisée, d’emprunt au wallon est l’usage de calques. Certaines locutions et expressions sont sans doute peu compréhensibles en dehors de la Wallonie, mais elles sont familières aux wallonophones : avoir mal le cœur « mourir d’envie » ; une grande pièce d’homme « un grand gaillard » ; une poire cuite « une poire à l’étouffée (cuite au four) » ; une tarte blanche « une tarte au riz » ; tenir le lit « garder le lit »  ; son cœur tire après (quelqu’un) « il/elle languit d’amour pour (quelqu’un) ».

On le constate : la discrétion de Simenon dans l’emploi du wallon est d’une tout autre nature que celle d’Hergé qui cantonnait le Brussels Vloms dans des langues exotiques. Simenon recourt au wallon lorsque celui-ci s’avère utile pour pallier un déficit lexical ou un manque d’expressivité du français général. Divers procédés typographiques (usage des guillemets, de l’italique) ou des notes explicatives montrent non seulement que Simenon est conscient de ces emprunts, mais qu’il souhaite les circonscrire dans un texte destiné à un large public francophone.

Un wallon à découvrir

Si le choix de formes wallonnes est parcimonieux et conscient dans les livres de Simenon, il n’en va pas de même pour certaines particularités du français de Wallonie et de Belgique, que l’auteur n’a sans doute pas toujours identifiées comme telles. Christian et Janine Delcourt (Georges Simenon et le français de Belgique, 2006) en ont réalisé un remarquable inventaire constitué à la fois de formes diffusées principalement en Wallonie et d’autres qui appartiennent à l’usage d’une majorité de Belges francophones, tant Bruxellois que Wallons.

Si déjeté « négligé », fricassée « œufs sur le plat accompagnés de lard ou de jambon », potée « plante décorative en pot », strogner « filouter (quelqu’un) », à la vesprée « à la tombée du jour », un oiseau pour le chat « une personne de santé fragile » et d’autres s’observent plus fréquemment en Wallonie, les belgicismes partagés par les Wallons et les Bruxellois sont plus nombreux encore dans l’œuvre de Simenon : casserole « marmite », couque « biscuit à pâte très ferme », cru « froid et humide (en parlant du temps) », vidange « bouteille vide », mal levé « de mauvaise humeur », chercher des misères «  chercher noise (à quelqu’un) », n’en pouvoir rien « ne pas être responsable (d’une situation donnée) ».

On prétend parfois que le français régional est ce qui subsiste des langues régionales lorsque ces dernières ont disparu. Si ce constat n’est que très partiellement exact, comme nous le verrons, il est vrai que des auteurs comme Simenon assurent au « rude dialecte » une belle pérennité. Et qu’une bonne connaissance de la langue des Defrêcheux et des Vrindts est parfois requise pour mieux apprécier la saveur des écrits de l’enfant d’Outremeuse.

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