«Le néocolonialisme fait aussi des victimes en Belgique»

Manifestation de réfugiés guinéens, libériens et sierra-léonais en 2015 à Bruxelles.
Manifestation de réfugiés guinéens, libériens et sierra-léonais en 2015 à Bruxelles. - Belga.

Ce mercredi 31 juillet, vers midi, un homme a tenté de se donner la mort en s’immolant par le feu dans la cour du Palais de justice de Liège. « On ne sait pas pourquoi, aujourd’hui, il est entré en crise et s’est déclaré victime », a déclaré le parquet. L’homme, qui vient de Guinée, venait pourtant de recevoir un ordre de quitter le territoire.

Fraude massive

C’est en 2010 que le Président Alpha Condé est arrivé au pouvoir, en Guinée, à la suite d’un scrutin aux résultats très contestés. Le candidat de l’opposition – qui était arrivé largement en tête du premier tour – avait dénoncé l’organisation d’une fraude massive. Depuis lors, la corruption, la pauvreté et les violences n’ont cessé d’augmenter dans le pays. Ces violences découlent d’une part des tensions interethniques, entretenues par les stratégies électoralistes des responsables politiques mais également de l’action directe du gouvernement qui a utilisé l’armée à plusieurs reprises pour écraser les manifestations, assassiner des opposant·e·s et arrêter arbitrairement des journalistes, des défenseur·e·s des droits humains et d’autres personnes s’exprimant contre le gouvernement.

En 2015, le Président Condé a accédé à un deuxième mandat à la suite d’un scrutin dont l’issue fut à nouveau extrêmement contestée. Aujourd’hui, il œuvre ouvertement à une réforme constitutionnelle devant lui permettre de briguer un troisième mandat à la tête de l’État.

Etrange position occidentale

Malgré cette situation, les pays occidentaux qui, dans d’autres cas récents, ont pourtant été très prompts à s’impliquer dans des processus électoraux qu’ils jugeaient irréguliers dans des pays étrangers, ont maintenu un ton très diplomatique avec le gouvernement guinéen. Outre l’expression de quelques « inquiétudes », ils n’ont jamais non plus condamné les exactions du pouvoir qui ont explosé depuis cinq ans. Le deux poids, deux mesures adopté par le ministre français des Affaires étrangères lors de sa déclaration à l’Assemblée nationale le 28 mai, entre la situation au Cameroun et celle en Guinée est un exemple concret parmi d’autres de la complaisance européenne à l’égard du régime Condé.

Une richesse, mais pas pour tous…

La raison principale de cette complaisance peut se résumer en un mot : bauxite. Depuis l’arrivée au pouvoir de l’actuel président guinéen en 2010, des régions entières de Guinée se transforment en mines à ciel ouvert pour l’extraction de ce minerai dont est issu l’aluminium. Ces mines, exploitées en grande partie par des entreprises françaises, sont financées notamment par la Banque Mondiale et les grandes banques européennes et doivent répondre à la demande croissante des industries de l’aéronautique, du transport et de la construction des pays du Nord.

Les conséquences sociales et environnementales sont désastreuses alors même que la population locale n’en voit pas revenir l’ombre d’un franc, au contraire. En effet, en Guinée, 70 % des habitant·e·s sont agriculteurs/trices. La pollution engendrée par l’exploitation des mines a contraint des milliers de jeunes à s’exiler vers la capitale, Conakry, dont l’économie n’a pas la capacité de les intégrer dans son circuit, les contraignant de ce fait à la migration internationale.

Une migration contrainte

Pour les pays du Sud en général, ce type d’économie d’exportation issu des plans d’ajustement structurel (PAS) dressés par les institutions financières internationales est toujours synonyme de dévastation. Les PAS, censés leur permettre de réduire leur dette publique et de « libérer » leur développement, résultent dans les faits en la mise en place d’économies centrées sur l’exportation de masse à destination des pays du Nord, de produits miniers ou agricoles spécifiques, au détriment de leur sécurité alimentaire, de leurs écosystèmes et, in fine, en ne rendant aucunement leur dette publique plus soutenable. De plus, l’origine même de ces dettes et leur caractère profondément illégitime ne sont jamais traités. Les régimes politiques autoritaires et répressifs qui permettent cet état de fait sont, comme dans le cas guinéen, des « partenaires privilégiés » des gouvernements de pays industrialisés comme la Belgique. La pauvreté, la dégradation du cadre de vie et la répression politique qu’ils entretiennent sont, à l’évidence, d’importants facteurs de migration subie. Cette migration contrainte – qui par ailleurs, a lieu en majorité vers d’autres pays du Sud – fait face aux politiques inhumaines que nous connaissons quand elle se dirige vers l’Europe.

Les termes de la déshumanisation

Malgré cela, dans sa déclaration, le parquet de Liège a choisi de réduire cet acte extrême de protestation à une « crise » individuelle et à une auto-victimisation. Les autorités publiques belges n’en sont pas à leur première déclaration de ce type, individualisant une problématique structurelle. Ces déclarations illustrent parfaitement à quel point les politiques suivies actuellement par l’administration relèvent de l’aveuglement, de l’hypocrisie et de la déshumanisation. Les réactions psychologisantes et individualisantes qui font suite aux suicides dans les centres fermés tels que celui de Vottem en sont d’autres exemples.

Le CADTM exprime tout son soutien à cet homme qui, au sacrifice de sa propre personne, nous bouscule et réveille nos colères. Nous continuerons à agir face aux stratégies politiques odieuses qui traitent de plus en plus les êtres humains comme des entités négligeables en poursuivant leurs objectifs financiers ou électoraux.

Des politiques migratoires justes doivent voir le jour (réduction des inégalités, voies d’accès sûres et légales, égalité des droits, etc.) ainsi qu’un rééquilibrage de l’ensemble des relations Nord-Sud. La résistance globale aux dynamiques néocoloniales à l’œuvre doit être renforcée et, avec celle-ci, une dénonciation du système capitaliste extractiviste en lui-même.

On ne peut accepter de normaliser les traitements inhumains faits aux personnes migrantes, ni être dupe face aux discours d’inversion des responsabilités. Il nous faut construire la solidarité dans tous les domaines et dénoncer le rejet, la peur et la haine systémiques cultivés contre les personnes d’origine étrangère.

Pour contrer les phénomènes de migrations non-volontaires, les pays du Sud doivent voir leur développement libéré des prises d’intérêt des puissances industrielles et financières du Nord. Pour ce faire, il est central de lutter pour l’annulation des dettes publiques et privées illégitimes qui servent à asseoir ces intérêts, notamment en imposant l’extractivisme de masse destiné à l’exportation.

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+

Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

1€ pour 1 mois
J'en profite
Je suis abonné et
je dispose d'un compte
Je me connecte
1€ Accès au Soir+
pendant 24h
Je me l'offre
Je suis abonné et
je souhaite bénéficier du Soir+
Je m'inscris
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct