Vous avez de ces mots: {Spirou} wallon

Vous avez de ces mots: {Spirou} wallon
BELGA.

Cette chronique vous a rappelé récemment la bonne fortune qu’avait connue le Brussels Vloms dans les albums de Tintin. Le wallon a-t-il bénéficié d’une telle faveur auprès de nos meilleurs auteurs de bandes dessinées ? La réponse est affirmative, et pas seulement dans quelques phylactères. N’est-ce pas un nom wallon que choisit Jean Dupuis en 1938 lorsqu’il crée le Journal de Spirou  ? Spirou qui désigne au sens propre un écureuil, mais aussi un personnage pétillant et facétieux comme l’est le jeune groom du Moustic Hôtel.

Concurrent du Journal de Tintin, le périodique des éditions Dupuis va accueillir des séries devenues mythiques, dont certaines reflètent, à leur manière, l’imaginaire wallon. Parmi elles, comme le montre Jean-Marie Pierret dans sa contribution Présence des langues régionales de Wallonie dans la bande dessinée (1991), quelques albums vont ouvrir leurs pages au wallon. Pour ce billet, nous en retiendrons deux : l’un mettant en scène une patrouille de scouts sans peur et sans reproche, les Castors ; l’autre narrant les aventures de l’hôtesse de l’air la plus sexy de la BD, Natacha.

Précisons qu’il s’agit ici de bandes dessinées qui s’adressent à un public francophone et non d’albums entièrement rédigés dans une langue régionale. Ceux-ci existent, soit comme créations originales, soit – ce qui est beaucoup plus fréquent – comme traductions de bandes dessinées existantes. Les albums de Tintin, par exemple, connaissent de nombreuses adaptations dans plusieurs variétés de wallon, de picard et de lorrain (gaumais).

Des castors

Quelques fans des scouts de la Patrouille des Castors seront peut-être étonnés d’apprendre que le wallon est présent dans certaines aventures de leurs héros. Il ne s’agit pas des albums les plus connus de Mitacq & Charlier, mais de deux tomes qui dénoncent l’exploitation de la main-d’œuvre dans le tiers-monde et dont l’action est située dans un pays imaginaire, Elcasino : L’envers du décor (1983) et Souvenirs d’Elcasino (1984).

Qui dit pays imaginaire pense… langue imaginaire. Tel est bien le cas, dans ce pays dont la devise proclame « Ecen savamia » et dont certaines localités ont pour nom Almita, Modistuv, Kraya ou Vinovir. En réalité, ainsi que le constate Luc Courtois (Imaginaire wallon et bande dessinée, 1994), ces graphies insolites masquent une variété centrale du wallon. Avec cette clé, la devise se lit plus aisément « Èssène ça va mia », littéralement « Ensemble ça va mieux », proche de « L’union fait la force ». Quant aux toponymes, on peut les décoder comme al mîtan « au milieu (du pays) », môdit stûve « maudit poêle » (pour une bourgade située aux abords d’un volcan), craya « mâchefer » (au pied du volcan) ou vinoz vîr « venez voir ».

Les dialogues reposent sur la même convention. À son collègue qui lance : « Lledjonn doddjor duh sesstençak kwhe ! », un policier répond : « Yssobeh troga teh ! » Cela donne, dans une graphie plus transparente : « Lès djon.nes d’audjoûrdu, c’è-st-one sacwè ! » « Les jeunes d’aujourd’hui, c’est quelque chose ! » et « I sont bin trop gâtés ! » « Ils sont bien trop gâtés ! » Plus loin, un écriteau porte la mention suivante : « Rwethiveci − Foredeh djinpo kotle cerrigge », à comprendre ainsi : « Rwêtiz vêci − Faurèt dès djins po côde lès cèrîjes » « Regardez ici − Faudrait des gens pour cueillir les cerises ».

Une hôtesse de l’air

Si la présence du wallon dans des albums de Mitacq & Charlier peut surprendre, elle n’a rien d’étonnant pour un autre pilier de la maison Dupuis, François Walthéry. On sait en effet qu’il est l’auteur d’une bande dessinée originale rédigée en wallon, Li vî bleû « Le vieux bleu » (1980), où il nous plonge dans l’univers des colombophiles liégeois. Cet album a connu un succès sans précédent : plus de cent mille exemplaires vendus. Un second tome a paru en 2012.

Mais le personnage le plus connu de Walthéry est l’une des premières héroïnes du Journal de Spirou, l’avenante Natacha, hôtesse de l’air d’une compagnie aérienne dont le nom est tout un programme : la Bardaf. Et savez-vous en quelles circonstances le wallon apparaît ? Dans une jungle, que l’on peut supposer amazonienne, où il est parlé par une tribu de coupeurs de têtes très en verve dans l’album inaugural de la série Natacha (1971). Voilà qui rappelle un précédent fameux, si vous suivez cette chronique estivale.

Natacha, flanquée du sympathique mais gaffeur steward Walter, se retrouve en fâcheuse posture en raison de la mauvaise humeur du chef de la tribu qui interpelle en ces termes le sorcier de service : « Hè, hi fèh setch châl ! S’né nin koh houïe khi vah plour ! Vos n’estéh kin hinkapoble ! » Le sorcier ne se laisse pas démonter : « Takka m’pahi hen pôh push, èh ten oraih hdèl plèvh ! » Avec des sous-titres wallons (liégeois), cela donne : « Hè, i fêt sètch châl ! Ç’ n’èst nin co oûy k’ i va ploûre ! Vos n’èstez k’ in-incapâbe ! » « Hè ! il fait sec ici ! Ce n’est pas encore aujourd’hui qu’il va pleuvoir ! Vous n’êtes qu’un incapable ! » Puis la réponse : « T’as k’ a m’payi in pô pus’, èt t’ènn-ôrè dèl plève ! » « Tu n’as qu’à me payer un peu plus, et tu en auras de la pluie ! » Et d’autres dialogues à l’avenant…

On le constate : le procédé employé par Hergé dès 1937 dans L’oreille cassée a fait florès. Qu’il s’agisse du wallon ou du flamand, une langue bien réelle se transforme en une langue imaginaire employée par des populations exotiques, à grand renfort de consonnes parasites et de mécoupures de mots. À la sortie des albums, ces procédés permettaient de camoufler quelque peu des langues encore familières aux Wallons et aux Bruxellois. Aujourd’hui, celles-ci sont devenues à ce point insolites qu’il ne serait même plus nécessaire de les déguiser de quelques oripeaux graphiques. Sur ce point, je ne dois pas vous faire un dessin…

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