Vous avez de ces mots: le {Culot} d’Arthur Masson

L’espace Arthur Masson, dans le village de Treignes (Viroinval).
L’espace Arthur Masson, dans le village de Treignes (Viroinval). - D.R.

Le précédent billet de cette chronique vous a rappelé que le wallon reçoit, dans la bande dessinée, un traitement parallèle à celui dont a bénéficié le Brussels Vloms dans quelques albums d’Hergé. Ce même wallon peut-il parfois se retrouver dans des textes où il serait mélangé avec du français, à l’image du bruxellois « beulemans », hybride de flamand et de français ? Eh bien oui ! Quelques auteurs se sont illustrés naguère dans cet exercice, tantôt en créant un parler mixte wallo-français, tantôt en insérant des séquences de wallon dans un texte rédigé en majeure partie en français.

Le premier cas de figure fera l’objet d’un prochain billet. Quant au second, il a été principalement illustré par un auteur quelque peu oublié des jeunes générations, mais dont le succès a été spectaculaire dans la seconde moitié du 20e siècle : Arthur Masson. Né en 1896 à Rièzes (Chimay), dans la verte Thiérache, ce docteur en philologie romane crée en 1934 le personnage de Toine Culot, à l’origine d’une série d’ouvrages appelée la Toinade. Celle-ci nous narre les aventures − très peu aventureuses − d’un Toine Culot obèse ardennais (1938), élu maïeur de Trignolles (1940), ayant vécu dans la tourmente (1946), devenu chef de tribu (1965), puis retraité (1966).

Dans ces romans, Toine (diminutif d’Antoine) promène sur l’univers qui l’environne un regard de philosophe bonhomme et futé, tout empli d’un bon sens paysan en phase avec le décor rural recréé par Arthur Masson au départ de sa région natale. Plusieurs générations de lecteurs se laisseront séduire par cette littérature que certains qualifieraient aujourd’hui de « feel good », où l’humour triomphe des contrariétés, où l’affection et l’amour l’emportent sur les mesquineries villageoises. On retrouve les mêmes ingrédients dans d’autres romans du même auteur, hors Toinade, dont Thanasse et Casimir (1942), La famille Binauche (1953) ou Prosper en paradis (1962). Sans oublier quelques pièces de théâtre, parmi lesquelles Le tour de France à Trignolles (1956).

Le succès de Toine Culot obèse ardennais (plus de cent mille exemplaires vendus à ce jour, toutes éditions confondues) et de la trentaine d’œuvres rédigées par Arthur Masson fait considérer ce dernier comme un auteur emblématique de la Wallonie, parfois appelé le Pagnol wallon, le seul à avoir concurrencé Simenon sur le marché francophone belge. Mais il décrit une société ancrée dans la ruralité, préservée d’une modernité qui remet volontiers en question les conventions et les notabilités locales. Ce monde a disparu, privant progressivement Toine et consorts du succès que leur valaient les connivences d’un certain public avec l’univers recréé par Arthur Masson.

Toine de Trignolles

À Trignolles – village imaginaire, mais qui reconstitue la vie de naguère dans la Wallonie rurale namuroise –, la population du cru est bilingue : le wallon est la langue du foyer et de la vie sociale de proximité ; le français est la langue de l’école et des relations formelles. Certains sont plus à l’aise dans le langage ancestral que dans la langue de Voltaire. Mais ils ont droit à toutes les indulgences, un traitement dont ne bénéficient pas toujours les francophones « pointus » égarés sur les chemins quelquefois piégeux des campagnes.

Certains personnages d’Arthur Masson vont donc parfois s’exprimer en wallon, une langue que l’auteur domine aussi bien que le français, ce qui lui vaudra d’ailleurs de devenir membre d’honneur du cercle littéraire Lès Rèlîs namurwès. Tel est le cas à la naissance de Toine, lorsque son père qui, selon la formule de Masson, « était aussi utile qu’un grain de poussière dans les rouages d’un chronomètre », se fait rembarrer en ces termes par sa belle-mère, Man Justine : « Les hommes, c’est tertous les mînmes. Ça fait brâmin dou brût pou n’ ré foute ! » « Les hommes, c’est tous les mêmes. Ça fait beaucoup de bruit pour ne rien foutre ! » Ce à quoi notre homme rétorque, à distance suffisante de Man Justine pour ne pas être entendu : « Et les bellès-méres, c’est tertoutes les mînmes ossi, ça vèut yesse mwaisses dins les maûjons des autes ! » « Et les belles-mères, c’est toutes les mêmes aussi, ça veut être maîtres dans les maisons des autres ! »

Utilisé dans certains dialogues ou dans des commentaires incidents, le wallon n’est donc pas mélangé au français qui est, de loin, la langue dominante de la rédaction. Les deux alternent, en étant soigneusement distingués, ce qui est une différence essentielle avec le bruxellois « beulemans » dans lequel français et flamand forment une parlure composite. Le français de Masson est très soigné, parfois même un peu précieux, comme pour mieux souligner le contraste avec le wallon. En atteste cette description du père de Toine, qui suit l’extrait déjà cité : « Les ailettes de son petit nez poupin avaient un retroussis qui aspirait les phrases, et ses paupières battaient d’émoi sur des yeux pleins de foi qui, jusqu’à en loucher, suivaient physiquement les mots, un à un, comme s’ils eussent été des entités, vivantes et mobiles. » Ah ! qu’en termes galants ces choses-là sont mises…

L’œuvre du Pagnol wallon s’étale sur plusieurs décennies, celles durant lesquelles les langues régionales romanes de Wallonie ont été supplantées progressivement par le français. L’utilisation du parler séculaire à Trignolles évoluera d’ailleurs au fil des romans : fréquente dans les premiers, elle s’amenuisera au fil des publications. En outre, si l’auteur n’avait pas jugé nécessaire de gloser les extraits en wallon dans ses premiers romans, ceux-ci sont systématiquement accompagnés d’une traduction (en note) dans les suivants. À sa manière, Arthur Masson a documenté l’étiolement du wallon.

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