«Etudes de médecine: l’empathie, ça s’apprend!»

«Etudes de médecine: l’empathie, ça s’apprend!»
Photonews.

Ce mardi 13 août, en feuilletant Le Soir, entre les articles détaillant les tentatives infructueuses pour former un gouvernement fédéral, la crise politique italienne et le retour des diables rouges en Jupiler Pro League, mon attention a été happée par une carte blanche intitulée : « Évaluer l’empathie lors de l’examen d’entrée en médecine est un non-sens ».

Pour celles et ceux qui n’ont pas – encore – eu l’occasion de lire la carte blanche du professeur émérite de l’ULB, Elie Cogan, une brève synthèse s’impose : considérant que de façon innée les filles sont plus empathiques que les garçons, exclure « des étudiants brillants » (lisez les garçons) sur base d’un examen d’entrée en médecine portant sur l’empathie constitue une « discrimination de genre » « scientifiquement et humainement absurde ». Pour lutter contre cette discrimination, il faudrait tout bonnement supprimer l’empathie de l’examen d’entrée (CQFD).

Travaillant depuis près de quatre ans pour l’ONG Plan International Belgique, organisation œuvrant pour le respect des droits de l’enfant et l’égalité pour les filles dans le monde (dont la Belgique), j’ai décidé de prendre ma plume (lisez mon clavier et ma souris) pour réagir face aux propos interpellants du professeur.

Discrimination de genre

Dans notre travail au quotidien, mes collègues et moi sommes souvent amené.e.s à sensibiliser les jeunes – filles, garçons et autres – sur nos biais de perceptions et nos stéréotypes qui peuvent déboucher sur des préjugés et mener, in fine, à de la discrimination. Pour introduire le propos, nous commençons par l’énigme, pour le coup, très à propos, « le chirurgien » :

« Un père et son fils partent en voiture. Malheureusement ils ont un grave accident, l’homme meurt sur le coup et l’enfant est amené d’urgence à l’hôpital. Rendu sur la table d’opération le chirurgien regarde l’enfant et dit : “Je ne peux pas l’opérer, c’est mon fils”  »

Nous nous tournons ensuite vers les jeunes pour recueillir les réactions, comment est-ce possible ? Qui est ce chirurgien ? Les réponses fusent : « En fait le papa n’est pas mort », « Le papa est peut-être en couple avec un autre homme », « C’est pas possible ». Rares sont les jeunes, et a fortiori les adultes qui les accompagnent (faites ce soir le test à la maison), qui répondent : « C’est évident, le chirurgien est une femme, il s’agit de la maman », ce qui est pourtant la solution.

Des attentes qui enferment dès le plus jeune âge

Comment donner tort aux jeunes (et aux moins jeunes), quand on observe qu’il y a quatre fois plus de chirurgiens que de chirurgiennes, les seules… pédiatres et gynécologues étant significativement plus nombreuses que leurs homologues masculins dans le corps médical toujours majoritairement masculin.

Depuis le plus jeune âge, nous sommes conditionné.e.s, dans nos différentes sphères de socialisation, par des attentes liées à notre genre qui nous enferment. Ainsi, par exemple pour la sphère scolaire, une étude exploratoire des CEMA sur les stéréotypes dans les manuels scolaires a établi au niveau de l’analyse qualitative des métiers proposés aux élèves que les hommes exercent principalement les professions de pompier (ou policier ou soldat), médecin, pilote, garagiste (ou mécanicien), boulanger (ou boucher), directeur… soit des métiers liés à la force ou au courage, à la prise de responsabilités et de décisions. Les femmes qui travaillent exercent principalement les professions de cuisinière, couturière (ou costumière), décoratrice, artiste, infirmière ou institutrice… soit des métiers liés à l’esthétique, aux soins, à la créativité, aux tâches ménagères professionnalisées et à l’éducation.

Masculinités positives

Comme nous l’avons abordé plus haut, chaque société définit des rôles et attentes envers les « hommes » et les « femmes » qui les composent. Ces modèles sont le résultat d’une évolution sociale, qui s’enracine souvent dans des modèles de structure familiale traditionnelle. Outre la famille, ces modèles se diffusent notamment par l’éducation, les relations interpersonnelles et de groupe, la culture, les médias… Leur pérennité est assurée par les normes sociales et, parfois même, consacrées dans des cadres juridiques.

La masculinité est donc un construit social qui varie selon l’époque et le lieu mais aussi selon les caractéristiques des individus et leur processus de socialisation : leur vécu personnel, leur âge (parle-t-on du modèle du père ? du compagnon ? de l’ami de classe ?…) mais aussi selon les catégories sociales, les origines culturelles, etc. Elle reste cependant toujours ancrée dans une vision de la répartition des rôles entre les genres.

Une question de santé publique

Au-delà des différences entre sexes biologiques déterminés, il y a un volet culturel indéniable aux écarts d’empathie observés entre filles, garçons et les personnes non-binaires. Ces différences se traduisent concrètement par l’absence de valorisation de comportements sensibles et émotionnels pour les garçons.

Cette construction culturelle différenciée – potentiellement violente et toxique – du genre devrait s’apparenter à une préoccupation de santé publique que ce soit pour les garçons eux-mêmes ou pour les filles et le reste de la société. Soulignons, pour les premiers, les comportements à risque ou encore les taux de suicide près de trois fois supérieurs chez les garçons que chez les filles et pour les secondes, l’omniprésence du harcèlement sexiste de la part des garçons vis-à-vis des filles ou encore les violences obstétricales, conjugales et féminicides (lisez : meurtre de femmes) comme exemple ultime de masculinité toxique.

L’empathie, ça s’apprend

Chers lecteurs et chères lectrices, j’imagine déjà vos mines s’assombrir par tant de noirceur. Je vous arrête directement, vous pouvez reprendre votre faciès normal : l’empathie est non seulement innée et, a fortiori, peut s’apprendre.

Durant des siècles, nous avons cru que l’humain était foncièrement mauvais et que nous avions à l’éduquer pour qu’il cesse d’être violent. Aujourd’hui, l’étude de la réalité fait apparaître le contraire. Les neurosciences nous montrent que l’empathie est naturelle depuis les plus jeunes nourrissons à condition d’avoir des parents qui ont reçu l’attachement dont ils avaient besoin enfants.

De plus, il est possible de stimuler l’empathie dès le plus jeune âge en y accordant une attention spécifique. C’est notamment un résultat majeur du projet « Écoles des droits de l’enfant/School for rights » où, via un coaching intensif du personnel pédagogique sur deux ans, on part de l’individu pour arriver au collectif, soit de la connaissance des droits de l’enfant (J’ai des droits) pour ensuite aboutir au développement de l’empathie (TU es aussi un JE donc tu as des droits également) et à la solidarité (NOUS, ensemble agissons pour défendre les droits de chacun.e).

L’éducation comme arme de construction massive

Près de 150 ans après l’explosion d’un premier plafond de verre à travers la première femme médecin en Belgique, Isala Van Diest à… l’ULB, il reste encore énormément de chemin à parcourir pour aboutir à l’égalité entre les sexes, notamment en médecine. Ce combat pour l’égalité va de pair avec des résistances qui perçoivent l’égalité comme de l’oppression, alors qu’il s’agit de l’inconfort lié à la perte (d’un peu) de privilèges.

Par conséquent, plutôt que de supprimer l’examen d’empathie de l’examen d’entrée, plaidons, au contraire, pour un apprentissage de l’empathie dès le plus jeune âge. Car comme le rappelle très justement le professeur émérite Elie Cogan, « l’empathie constitue un des traits de personnalité déterminant pour une relation médecin-malade de qualité. »

Enfin, en travaillant également sur des rapports de genre non stéréotypés dès le plus jeune âge, nous pourrions mettre un terme aux principales discriminations de genre qui violent les fondements même de l’égalité et de la non-discrimination… base déontologique de la médecine par ailleurs.

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