Vous avez de ces mots: La parlure des {ceux de chez nous}

Vous avez de ces mots: La parlure des {ceux de chez nous}

Entre wallon et français

Le précédent billet de cette chronique vous a rappelé pourquoi les œuvres d’Arthur Masson, qui comportent du français et du wallon, ne peuvent pas être considérées comme un langage mixte. L’auteur distingue soigneusement les deux langues, en les faisant alterner selon les personnages ou les circonstances du récit. Il nous faut donc chercher ailleurs l’équivalent du bruxellois « beulemans », dans lequel français et flamand sont parfois imbriqués au sein d’une même phrase ou d’une même expression.

Cet équivalent existe, mais il n’est plus guère connu aujourd’hui que de quelques spécialistes des productions régionales et d’un lectorat moins jeune encore que celui qui a apprécié la Toinade d’Arthur Masson. Il s’agit d’une littérature essentiellement liégeoise de par l’origine des auteurs et le décor des romans ou nouvelles. Elle est écrite dans une langue dont la base est incontestablement française, mais avec de nombreux emprunts lexicaux et morphologiques au wallon et pas mal de traits du français populaire.

Une des meilleures illustrations de cette production nous est fournie par un critique musical d’origine liégeoise, Marcel Remy (1865-1906), lequel avait entamé dès 1901, dans le Journal de Liége, la publication de billets ravivant ses souvenirs d’enfance dans la ferme familiale de Bois-de-Breux : l’école, la tenderie, les combats de coqs, etc. Au total, ce seront vingt-et-un textes qui paraîtront de 1901 à 1906. En 1916, douze de ces compositions sont réunies sous le titre Les Ceux de chez nous et publiées à Liège par l’imprimerie Bénard. La première édition reprenant la totalité des textes parus dans le Journal de Liége est l’œuvre de Maurice Kunel en 1925 (Liége, Bénard). Une édition critique de Benoît Dorthu a paru en 1997 dans la collection « Espace Nord » (Bruxelles, Labor).

Dans l’une de ces nouvelles, on trouve une plaisante satire contre les enfants qui font toujours la hègne (« grimace, moue ») devant la nourriture qu’on leur propose. Plus explicitement : « les ceux, donc, qui ne veulent jamais manger le crâs du jambon et qui demandent toujours du maike ! Et les autres, ceux qui stichent les naveaux hors de leurs crompières, et encore des autres qui laissent tout le temps la croûte de la blanche doreie dans leur plateau […]. »

Mis à part le lexique, peu de traits posent problème au lecteur qui ne maîtriserait pas le wallon liégeois. On remarque aisément des emprunts au français populaire (les ceux, des autres qui) et à la syntaxe wallonne (antéposition de l’adjectif qualificatif dans blanche doreie), un style oral, mais pas de quoi fouetter un chat. Il suffit donc d’établir les relations nécessaires entre les hybrides wallo-français crâs, maike, stichent, naveaux, crompières, doreie et les formes wallonnes liégeoises crås « gras », mêgue « maigre », stitchent, du verbe stitchi « pousser », navê « navet », crompîres « pommes de terre », dorêye « tartine ». Vous avez donc compris que ces enfants vireux « entêtés » « ne savent pas ce qui est seulement bon ».

… le cœur balance

Savez-vous que Les Ceux de chez nous, après sa parution dans le Journal de Liége, a été publié à plus de 20.000 exemplaires ? Marcel Remy et, à sa suite, Aimé Quernol (auteur notamment de Toussaint de chez Dadite, en 1937) ont connu au 20e siècle un succès certes moins grandiose que celui d’Arthur Masson, mais largement au-dessus de la moyenne des écrivains belges francophones. Plus près de nous, des auteurs comme Paul Biron, Louis Chalon et Léon Warnant ont prolongé cette veine, sans plus atteindre le succès de leurs devanciers, mais avec un lectorat fidèle qui serait envié par plus d’un.

Comment expliquer le succès de ces compositions, déroutantes pour maints lecteurs d’aujourd’hui ? Sans doute par l’aptitude des auteurs à recréer un univers familier, aux allures de paradis perdu, avec des personnages dans lesquels un certain public peut aisément se reconnaître. On retrouve là des caractéristiques déjà invoquées pour les romans d’Arthur Masson. Comme chez ce dernier, les mille et une contrariétés de la vie quotidienne ne sont jamais prises au tragique et tout se résout souvent dans un grand éclat de rire.

La langue de ces nouvelles a pu, elle aussi, contribuer à leur succès. Elle contient toute une série de formes et de tours qui « miment » le français parfois approximatif des « ceux de chez nous » dont le wallon est la langue maternelle. Emprunts directs à celui-ci ou francisation de formes wallonnes sont les principaux ingrédients de cette parlure hybride qui a dû émerger dans les couches populaires un peu avant l’instauration de l’enseignement primaire obligatoire prônant l’apprentissage exclusif du français.

Témoignages intéressants sur la transition entre l’unilinguisme wallon et le bilinguisme français-wallon au tournant des 19e et 20e siècles, ces textes ne sont toutefois pas des transcriptions précises du français régional de l’époque. Comme les auteurs qui se sont illustrés dans le bruxellois « beulemans », Remy et consorts nous proposent une création littéraire dans un wallo-français de leur composition, avec ce que cela comporte comme conventions scripturales, clichés linguistiques et traits emblématiques. Cette artificialité n’a toutefois pas rebuté le public, capable de passer outre certaines approximations pour apprécier ces œuvres.

Avec des succès quantitativement et qualitativement différents, les créations littéraires mêlant le français à l’une des langues régionales du cru ont donc existé tant à Bruxelles qu’en Wallonie. Leur caractère populaire a parfois été considéré avec dédain par certains « spécialistes », mais, à défaut de toujours présenter une grande valeur littéraire, elles sont des témoignages précieux sur une société aujourd’hui révolue. L’artificialité de cette prose ne compromet pas l’authenticité des personnages : tant les ceux de chez nous que la famille Beulemans savent ce qui est bon… pour qui sait l’apprécier !

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