Tu me sonnes sur mon {GSM}?

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Un français et des langues en contact

Notre Tour de Belgique en huit semaines, à la découverte des spécialités linguistiques de Wallonie et de Bruxelles, s’achève. Avec Eulalie, Tintin, Mademoiselle Beulemans, Natacha, Toine Culot et tutti quanti, j’espère vous avoir fait apprécier quelques trouvailles d’auteurs ayant choisi d’associer au français des éléments empruntés aux langues régionales proches, romanes ou germaniques. Tantôt en alternant les langues, qui restent distinctes ; tantôt en créant des parlures hybrides, où se mêlent français et flamand ou français et wallon.

Les raisons qui ont poussé Hergé, Walthéry, Arthur Masson ou Marcel Remy à faire appel au flamand ou au wallon sont diverses. Pour certains d’entre eux, il s’agit de créer de l’exotisme, en associant la pratique des langues régionales à des populations très éloignées. Pour d’autres, c’est le souhait de susciter une connivence reposant sur la langue du cru et sur sa capacité à attirer les sympathies des lecteurs qui en sont familiers. Comme on l’a vu, ces motivations ne sont pas nécessairement exclusives.

Ces auteurs nous proposent donc, comme l’explique Rainier Grutman, une double lecture : l’une destinée à celles et ceux qui partagent leurs connaissances linguistiques, sous le signe d’une joyeuse complicité identitaire ; l’autre à l’adresse de lecteurs peu avertis de ces réalités, pour créer un effet d’altérité. Aujourd’hui, le premier objectif est de moins en moins atteint, vu l’étiolement des langues régionales devenues exotiques pour beaucoup ; le second a donc largement pris le pas.

Il n’y a pas que les productions littéraires qui exploitent cette dernière veine. Plusieurs lecteurs n’ont pas manqué de rappeler que le Futuroscope de Poitiers proposait à ses visiteurs une vidéo dans laquelle des extraterrestres s’expriment en wallon liégeois. L’exotisme est recherché, une fois encore, sauf pour les visiteurs wallons qui goûtent la saveur particulière de cette langue d’une autre… planète.

Des emprunts aux langues régionales

En privilégiant le rapprochement entre le français – très tôt diffusé en Wallonie, nous rappelle Eulalie – et les langues régionales, notre balade estivale pourrait toutefois créer une erreur de perspective. Les spécificités du français en Belgique sont-elles principalement dues à la proximité avec le wallon ou avec le flamand, comme certains l’affirment ? Les belgicismes ne seraient-ils que des wallonismes ou des flandricismes ?

Certes, les langues régionales romanes (wallon, picard) ont influencé la variété du français en usage en Belgique. En matière de prononciation, pour quelques traits ; mais surtout dans le vocabulaire, comme cette chronique l’a illustré à plusieurs reprises. C’est bien au wallon et au picard que nous devons berdeller « radoter », carabistouille «  baliverne », boutroule « nombril », canlette « commère », fagne « fange », fieu « fiston », nuton « lutin », se racrapoter « se recroqueviller ». De même que les expressions un oiseau pour le chat « une personne de santé fragile » ou squetter la baraque « casser la baraque ».

L’apport du flamand et du néerlandais (de Belgique ou standard) est lui aussi incontestable. Parfois avec des emprunts aisément repérables : fritkot « baraque à frites », half en half « moitié-moitié », ketje « gamin », kot « chambre d’étudiant∙e », peï « bonhomme, type », en stoemelings « en douce », zwanze « humour populaire (bruxellois) » ; parfois sous la forme de calques : sous toit « hors d’eau (pour une construction) », conducteur fantôme « conducteur qui roule à contresens sur une autoroute », avoir un gros cou « être prétentieux ».

Des archaïsmes et des innovations

Toutefois, comme cette chronique l’a déjà souligné, la majeure partie du lexique distinctif des Wallons et des Bruxellois francophones ne doit rien à des emprunts aux langues en contact. Elle recèle également des formes ou des tours aujourd’hui désuets ou disparus du français général, comme déjeuner « repas du matin », endéans « dans un délai de », septante « soixante-dix » ou par après « par la suite ».

Mais elle est surtout constituée d’innovations apparues à des époques diverses dans la langue. Le vocabulaire politique et administratif se taille la part du lion : dans un pays où le confédéralisme est une scission, alors qu’il est un regroupement ailleurs, il ne faut pas s’étonner que l’on règle les problèmes communautaires à coup de facilités linguistiques. Ni que le compromis à la belge fasse parfois passer le pays à côté de la montre en or, sans réussir à lui épargner la rage taxatoire.

Plusieurs de ces innovations sont récentes : haute école « établissement d’enseignement supérieur (hors université) », GSM « téléphone portable », mammotest « mammographie » ; sans oublier ce canon dont rêvent depuis peu certaines personnalités flamandes et qui revêt un caractère identitaire quelque peu détonnant par rapport au sens reçu du mot. Les francophones de Bruxelles et de Wallonie, comme dans d’autres pays de la francophonie, n’hésitent pas à faire preuve de créativité pour adapter leur langue aux réalités du milieu de vie.

La Belgique, réputée pays de bons vivants – et de bonnes vivantes ! – est aussi une terre d’« irréguliers du langage » qui se jouent du français engoncé d’une lointaine Académie. Dans la rue comme dans la littérature, dans la chanson comme dans la bande dessinée, dans les prétoires comme dans les administrations, le français de Belgique, c’est du castar !

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