«Commémorer les 75 ans de la libération des Juifs de Belgique»

«Commémorer les 75 ans de la libération des Juifs de Belgique»

Pour les Juifs de Belgique, la libération de septembre 1944 avait un goût particulièrement amer. Quelque 30.000 Juifs du pays avaient été assassinés, soit 46 % de la population juive. On déplorait au total 88.000 décès liés à la guerre. Autrement dit, moins de 1 % de l’ensemble de la population belge avait disparu durant la guerre et les Juifs avaient fourni plus d’un tiers d’entre eux.

La survie des Juifs déportés – les déportés « raciaux » – était inférieure à 5 %, celle des déportés « politiques » avoisinait 50 %.

Alors que les citoyens belges avaient généralement pu poursuivre leurs activités scolaires ou professionnelles durant l’occupation et garder des liens avec leurs proches, les Juifs survivants avaient été menacés de mort et contraints de vivre dans la clandestinité, souvent séparés de leurs proches dont ils restaient sans nouvelles.

Au surplus, comme l’a reconnu officiellement le Sénat en 2013, après 58 ans de silence, « des autorités belges ont mené avec l’occupant allemand (…) une collaboration indigne d’une démocratie avec des conséquences dramatiques pour la population juive ».

Des drames oubliés

Pourtant, aucune des cérémonies de commémoration officielle organisées dans plusieurs grandes villes du pays sous l’égide du War Héritage Institute à l’occasion du 75e anniversaire de la libération n’est dédiée aux victimes de la Shoah ni aux héros qui sauvèrent des Juifs.

Lorsqu’elles évoquent marginalement la Shoah, ces commémorations détournent l’attention de ce qui s’est passé sur le sol national en se focalisant sur l’horreur dramatiquement photogénique d’Auschwitz. Une exposition présentera le lieu d’extermination de Pologne au musée de l’holocauste à Malines et des responsables politiques ont prévu de s’y faire photographier, sous le tristement célèbre portique « Arbeit macht frei », au milieu de 1.000 lycéens qui les y auront précédés en train.

Un abandon

Alors que la parole antisémite se banalise à nouveau en Europe, les Juifs belges sont laissés seuls face à leur histoire, seuls à pleurer leur jeunesse volée, la mort de leurs ancêtres et les séquelles que le génocide dont l’Etat s’est rendu complice a laissées au plus profond de chacun d’eux, de leurs familles et de leurs institutions.

Cet abandon n’est pas nouveau. Début septembre 1944, les Juifs survivants étaient traversés de sentiments contradictoires : entre soulagement de quitter enfin la vie clandestine et effroi d’apprendre peu à peu l’étendue des destructions de leurs proches, entre joie et deuil, entre colère à l’encontre de la collaboration génocidaire de l’Etat belge et reconnaissance à l’égard des quelques Justes qui les avaient secourus au péril de leurs vies. Leur état d’esprit était sans commune mesure avec la joie simple qui animait leurs concitoyens lorsqu’ils accueillirent en dansant les soldats britanniques libérateurs. Les victimes de la Shoah survivantes n’étaient pas en mesure de faire entendre, de faire reconnaître leur spécificité. Leurs paroles et leurs émotions sonnaient comme reproches fondés, signes de la trahison officielle et l’antisémitisme majoritaire dont ils avaient été victimes.

« Concurrence mémorielle »

Dès le lendemain de la guerre, les organisations juives se sont heurtées aux anciens résistants et aux soldats vétérans qui les considéraient comme des concurrents mémoriels. A la différence des prisonniers politiques et des résistants, aucun statut spécifique ne leur a été officiellement reconnu avant 1999. Leurs généreux et courageux sauveurs n’ont jamais été officiellement honorés par l’Etat belge, lequel s’est défaussé de cette responsabilité en laissant à l’Etat d’Israël le soin de les honorer et de leur conférer le titre prestigieux de « Juste parmi les nations ».

Révisionnisme du silence

Aujourd’hui, les vents mauvais que les nationalismes flamands de droite et d’extrême droite font souffler sur la Belgique sont sans doute partiellement responsables de la continuité de cette forme de révisionnisme du silence. La collaboration activement antisémite dont ce mouvement s’est rendu coupable durant la guerre constitue toujours, malgré leurs dénégations formelles, une question embarrassante et non résolue par ses responsables actuels.

Les membres de la famille royale se montrent également discrets sur l’antisémitisme du roi Léopold III. Ce faisant, ils ne donnent pas l’exemple d’une relation claire et pacifiée à un passé criminel. Ils n’en sont pas coupables, mais ils ont la responsabilité de le reconnaître et de le condamner.

Une cérémonie du souvenir ce dimanche

C’est dans ce contexte qu’une association privée, l’Association pour la Mémoire de la Shoah (AMS), a décidé de réunir ses maigres moyens pour commémorer les 75 ans de la libération des Juifs de Belgique. L’événement public et gratuit, ouvert à tous, se déroulera ce dimanche 1er septembre, Square Herschel Grynszpan, à Bruxelles (coin de la rue des Tanneurs et de la rue du Miroir). Ce lieu symbolique porte le patronyme d’un résistant Juif qui habitait le quartier. C’est en effet au cœur de Bruxelles, dans les Marolles, qu’un grand nombre de Juifs vivaient et furent arrêtés lors des rafles de 1942.

En structurant le programme de cette cérémonie, l’AMS a cherché à faire coexister symboliquement la tension entre les émotions contradictoires que réveille ce passé, en y associant plusieurs composantes de la diversité culturelle actuelle. La mémoire du crime contre l’humanité qu’était la Shoah ne doit pas rester l’affaire des seuls Juifs, elle devrait servir à tous pour s’orienter dans le présent et construire l’avenir.

La cérémonie débutera par la proclamation des noms des 1.751 Justes belges. Chacun est invité à participer à ce « mur du son » en se présentant sur le lieu de la cérémonie entre 14 et 17 heures pour citer en exemple quelques noms de ces héros et honorer ainsi la mémoire de leur humanité. Cela sonnera comme une réponse démocratique et fraternelle aux propos racistes, antisémites, xénophobes ou néonazis qui surgissent de façon de plus en plus inquiétante.

Dès 17 heures, des rescapés évoqueront leurs souvenirs puis l’ambassadeur britannique, représentant des soldats libérateurs, sera applaudi. Des artistes écrivains, acteurs, poètes et musiciens apporteront leur contribution à une mémoire dont ils seront les principaux vecteurs lorsque les dernières victimes directes auront disparu.

Un concert-bal populaire clôturera la soirée en interprétant des musiques de l’époque, des chants juifs et des airs de résistance aux paroles de douleur ou d’espoir.

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