Les racines élémentaires de Françoise Nyssen: «La mort d’Antoine nous a transformés. Nous sommes encore plus déterminés à faire notre part»

Les racines élémentaires de Françoise Nyssen: «La mort d’Antoine nous a transformés. Nous sommes encore plus déterminés à faire notre part»
Virginie Ovessian

C’est chez elle, à Arles, dans une magnifique vieille demeure au bord du Rhône que Françoise Nyssen nous reçoit. A quelques pas d’Actes Sud, la maison d’édition qui empile les Prix, Goncourt, Nobel de littérature..) qu’elle dirige désormais et du Méjan, l’espace librairie/photo/restaurant) créé par son mari Jean-Paul Capitani. Pendant deux heures, elle va nous plonger dans ses racines avec omniprésents et initimement liés, son père Hubert et ce fils « solaire » Antoine qui s’est suicidé à 18 ans et dont les photos, les tableaux et la présence emplissent la maison.

Vous ne seriez pas devenue ce que vous êtes si ?

Ce que m’ont apporté les rencontres de l’enfance et de l’adolescence a été énorme. Les valeurs et l’esprit dans lesquels mes parents m’ont élevée me sont restés. Dès lors, que mon père n’ait pas été très présent, n’est pas grave. À l’époque, j’étais fâchée parce que j’étais enfant unique, parce que j’habitais loin, et plus tard contre la société. J’étais toujours très remontée. Une fois, mon père m’a dit : « Tu t’emportes trop ». Lors de mes études, alors qu’on allait visiter un labo d’une entreprise chimique, on a vu de la poudre blanche dans un coin et on a demandé de quoi il s’agissait. On nous a répondu que c’était du sucre aspartame, mais que comme on ne savait pas si c’était cancérigène, on allait l’envoyer en Afrique. Je me suis dit « Mais dans quel monde vivons-nous ? ». J’étais hallucinée. Cet esprit de résistance vient aussi de mon cher beau-père, René Thomas. Alors qu’on vivait les histoires de famille – ce qui n’est jamais simple –, toutes les valeurs ont sédimenté et me permettent aujourd’hui d’aller comme je suis, de l’avant. Ce sont là mes vraies racines.

La souffrance ne dure qu’un moment ?

Non seulement elle ne dure qu’un moment mais nous n’en avons pas de mémoire physique. Même quand on passe comme moi par ce qui peut être la plus grande des souffrances, on peut essayer de rebondir. Je l’ai écrit à propos de la perte d’Antoine : le moment animal qu’on vit après l’annonce est juste insupportable. Mais je me suis obligée à le revivre en pensée et à le dire pour pouvoir passer outre. Aujourd’hui, ce qui me reste profondément d’Antoine c’est sa luminosité, sa brillance, sa sensibilité et surtout ce cadeau qu’il nous a fait, en partant, de ne pas nous laisser dans un doute d’une fin de tout, mais au contraire d’une nécessité de continuer. (Françoise Nyssen se réfère au mot écrit par son fils avant son suicide à l’attention de ses parents : « Peu importe l’endroit où je me trouve, la seule chose qui compte c’est que vous soyez heureux et que vous fassiez ce que vous aimez ») Si lui ne pouvait pas continuer pour des raisons qu’on ne pourra jamais bien déterminer, Jacques Attali, bouleversé par la qualité de ses tableaux accrochés dans la cage d’escalier, m’a dit : « Françoise, quelle maturité ! Est-ce que tu sais qu’on peut vivre 18 ans et c’est comme 100 ans ? Et qu’on peut vivre 100 ans, et ce n’est même pas 18 ans ». Ce fut une des phrases les plus aidantes que l’on m’ait dites. L’autre est venue de la personne qui a permis de réaliser qu’Antoine était un enfant hyperdoué et ultrasensible : « Imaginez quelqu’un qui s’est battu toute sa vie dans des barbelés et qui trouve le moyen de s’en échapper. » On n’imagine pas à quel point ces petites phrases peuvent aider, de même que la lecture de livres, comme L’année de la pensée magique de Joan Didion. Même les moments les plus épouvantables permettent de passer vers autre chose. Je dis souvent – c’est carrollien – que cela nous a fait passer de l’autre côté du miroir et du coup, on vit la vie autrement. Cela nous a transformés Jean-Paul (Capitani, son mari) et moi. Et du coup nous sommes encore plus déterminés pour continuer et faire vraiment notre part, autant que faire se peut.

Qu’est-ce qui a construit cette capacité de résilience ?

Deux choses venues des deux grands-mères. Il y avait Valentine ma grand-mère maternelle qui était incroyable (elle rit). En 1914, à 20 ans, en Suède, elle est juste diplômée de kinésithérapie et trouve inadmissible que son pays soit neutre. Elle monte dans un bateau, arrive à Rouen pour soigner les soldats blessés et tombe sur un Anversois qui lui apprend le français et l’embarque à Anvers. Elle menait tout avec une espèce d’autorité mais hurlait aux fous lorsque mes cousins et moi grimpions tout en haut des grands arbres de son jardin.

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