Parler de {faute} de français, c’est une erreur à ne pas commettre…

Parler de {faute} de français, c’est une erreur à ne pas commettre…

Deux iconoclastes

La période estivale est propice aux évasions en tous genres. Peut-être avez-vous profité des défuntes vacances pour laisser traîner vos oreilles sur des chaînes radiophoniques moins familières que celles qui animent votre quotidien. Et peut-être, au détour d’une audition vagabonde, avez-vous découvert la « chronique iconoclaste » d’Arnaud Hoedt et de Jérôme Piron, diffusée chaque week-end de cet été sur France Inter.

Les sujets traités par ces deux « iconoclastes » étaient en rapport avec la langue française d’aujourd’hui, vue sous un angle insolite et quelque peu polémique. Rien d’étonnant à cela lorsqu’on sait qu’A. Hoedt et J. Piron sont les auteurs-interprètes d’un spectacle décapant sur l’orthographe du français, intitulé La convivialité, et qu’ils sont les initiateurs d’une récente campagne en faveur d’une simplification radicale de l’accord du participe passé. Comme quoi, on peut avoir l’esprit de suite sans être suiveur…

Dans cette série de capsules sonores intitulée Tu parles !, les deux compères dénoncent joyeusement quelques incohérences de l’orthographe française, égratignant au passage la grammaire scolaire et ses dérives. Mettent en lambeaux certains mythes comme la « beauté » ou le « génie » de la langue française. Asticotent la vieille dame du quai Conti. Ne craignent pas de vulgariser des notions aussi pointues que l’hypercorrection ou la glottophagie. Le tout avec humour et légèreté, en prenant appui sur des bases théoriques solides.

Quelques hérétiques

Nul doute que de nombreux auditeurs outre-Quiévrain ont pu être surpris par cette liberté de parole qui témoigne d’un rapport décomplexé avec la langue française. Nos deux compatriotes – car ils sont belges, ces bougres – n’ont pas un rapport fusionnel avec la « langue de la République ». Issus d’une marche de la francophonie, ils mesurent les dangers d’une annexion de ce bien commun qu’est le français d’aujourd’hui. Naguère enseignants, ils savent la nécessité de déconstruire les préjugés transmis par l’institution scolaire, pour mieux comprendre comment vit la langue française.

Les lecteurs du Soir retrouveront dans les positions défendues par A. Hoedt et J. Piron bien des convergences avec certains billets publiés dans cette chronique, soucieuse de confronter l’arbitraire grammatical avec la réalité des données observées dans l’usage. Dans la même perspective, les deux comédiens font mieux que vulgariser des prises de position familières aux linguistes : ils invitent à forger une nouvelle relation entre les francophones et leur langue, qui se fonde sur une réflexion critique plutôt que sur des vérités toutes faites.

D’autres partagent cette préoccupation, comme l’a récemment prouvé le beau succès du livre Le français est à nous ! (La Découverte, 2019) des linguistes Maria Candea et Laélia Véron. Le sous-titre de cet ouvrage vivifiant – sur lequel je reviendrai – est des plus explicites : Petit manuel d’émancipation linguistique. Qui a besoin de s’émanciper ? Les francophones dans leur ensemble, par rapport à des experts (parfois autoproclamés) ou à des institutions qui les dessaisissent de leur langue en faisant passer cette dernière pour une réalité intangible, alors qu’elle ne vit que par l’usage qui en est fait.

Cent rémissions

On ne s’étonnera pas de retrouver, au cœur des réflexions d’A. Hoedt et J. Piron, la notion de « faute de français » – un sujet également traité par M. Candea et L. Véron. Quelques formules-chocs synthétisent le propos, dont celle-ci : « Quand tout le monde fait la même faute, elle devient l’usage ». D’où le constat : « La faute constitue souvent un véritable moteur d’évolution linguistique ». Puis l’envoi : « Et si la faute de français, c’était le véritable génie de la langue ? »

À ces affirmations largement cautionnées par l’histoire de la langue française s’ajoutent des considérations sur le caractère culpabilisant de la faute (plutôt que de l’erreur), qui fait de chaque francophone « un coupable potentiel ». Le trait peut paraître excessif, mais il suffit de lire certains billets du genre « Ne faites plus la faute » pour constater que la langue française est parfois assimilée à une tentatrice qui piège ses plus fidèles adeptes. Lesquels saignent des yeux à la vue d’un mot mal orthographié ou ont les oreilles écorchées par le premier pataquès venu.

Mieux vaut adopter une vision plus sereine et plus dynamique de notre langue, entre autres pour lui assurer de meilleures chances de survie au sein du marché linguistique mondial. Même si le français des grammaires et des dictionnaires est un passage obligé dans les premières phases de l’acquisition de cette langue, il se passe généralement peu de temps avant que la réalité d’une francophonie bigarrée s’impose aux apprenants. Ces derniers découvriront alors que la négation à l’oral se prive le plus souvent du ne, entendront la conjonction après que construite avec un subjonctif et constateront que certains participes passés ne sont plus accordés.

La diversité du français s’observe dans ses variations géographiques, sociales et stylistiques. Mais aussi à travers les « erreurs » d’aujourd’hui, que l’usage avalisera demain. Ce terreau du français à venir, cette chronique aime à le remuer parce qu’il porte en lui la promesse d’une langue verte et vigoureuse. Avec votre aide, grâce à vos observations, commentaires et questions qui constitueront la matière première des billets à venir. D’avance, merci.

Bonne rentrée et à la semaine prochaine, sans faute !

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