«Jésus est un Camerounais»

«Jésus est un Camerounais»
© 2019 Fruitmarket/Langfilm. Image : Thomas Eirich-Schneider.

Depuis trois semaines, je mets en scène un film de Jésus moderne dans le sud de l’Italie. Le Fils de Dieu est joué par l’activiste camerounais Yvan Sagnet, ses apôtres sont des réfugiés, des petits paysans, des activistes, des travailleurs du sexe : une contre-société révolutionnaire à petite échelle, comme elle a été créée dans le sud de l’Italie dans le sillage d’une société contrôlée par les grandes entreprises et la Mafia.

Bien que nous jouions les scènes bibliques en costumes classiques, nous ne nous préoccupons pas de ce à quoi ressemblait « vraiment » la vie du Christ : il s’agit de dresser des parallèles avec l’Europe actuelle. Ce qui nous intéresse, c’est la contradiction que le Nouveau Testament donne à ses personnages – et donc à la réalité impériale de Rome. Pourquoi Judas trahit-il Jésus ? Par opportunisme ou parce qu’il craint que Jésus ne soit pas assez radical pour la confrontation finale avec Rome ? Mais d’où vient la puissance de Marie Madeleine, qui se tient aux côtés de Jésus jusqu’à la fin ? Pourquoi Pierre, le fondateur ultérieur de l’Église, renie-t-il le Prophète ?

Une peinture d’époque, sans filtre

Je crois que l’on ne comprend la Bible que si l’on est athée. Car ce qui est radical dans le Nouveau Testament, c’est qu’il dépeint les conditions politiques de l’époque sans filtre. Le caractère complexe de Ponce Pilate, par exemple, montre le caractère gazeux de la politique impériale. Comme les politiciens italiens d’aujourd’hui, Ponce Pilate cède à l’opinion publique. Poussé par l’acclamation de la foule, il condamne Jésus, alors qu’il considère lui-même que c’est mal. Jésus, en revanche, n’est pas présenté comme un homme infaillible, mais comme un être humain contradictoire. C’est un leader vénéré, critiqué et même trahi par ses partisans.

Les sans-droits

Le cœur même de notre Nouvel Evangile est donc la question de la possibilité d’une révolte dans une situation politique atomisée. A travers l’union d’environ 30 organisations, nous essayons de créer une « Révolte de la dignité », un large front contre la politique de Salvini. Il s’agit d’une tentative historique pour le sud de l’Italie : pour la première fois, les petits paysans et les migrants italiens se battent côte à côte, pour la première fois une initiative politique commence à la fois dans les camps de réfugiés sauvages, dans les associations paysannes et juridiques et dans les groupes anarchistes. Mais la résistance doit venir aussi de l’intérieur des camps. Le modèle économique de nombreuses ONG est ainsi fait que les réfugiés sont sans droits, dépendants de projets qui sont finalement inutiles mais généreusement financés par des fonds européens.

« Ponce Pilate moderne »

Les derniers jours, enfin, la « Révolte de la dignité » s’est accélérée de manière inattendue. Un des camps de réfugiés sauvages, où vivent plusieurs de nos apôtres, devait être fermé, sans aucune alternative pour les gens qui y vivent, bien sûr. Nous avons organisé une marche de protestation. De nuit nous avons aidé à loger les migrants dans d’autres bâtiments vides. Il est significatif que la fermeture du camp, que nous n’avons finalement pas pu empêcher, a été initiée par un maire du Partido Democratico et par l’ancien ministre de l’Intérieur Salvini – deux partis hostiles l’un à l’autre. Tel un Ponce Pilate moderne, le maire n’avait qu’une seule raison pour détruire le camp : il ne voulait pas assumer « la responsabilité de la situation sécuritaire ».

Pour la dignité et la justice

Alors que Salvini encourageait la police et l’armée pour le « début d’une campagne de démantèlement des camps sauvages dans toute l’Italie », l’élu du Partido Democratico s’excusait auprès des personnes touchées. C’est en tout cas ce qui était visible en surface. Il s’est avéré que l’action avait aussi une raison économique très concrète : les travailleurs agricoles qui y vivaient ont dû être expulsés vers d’autres régions. La lutte pour la dignité et la justice ne fait que commencer.

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