«Vous avez de ces mots»: Un {canon} pour la Flandre

La statue d’Ambiorix à Tongres.
La statue d’Ambiorix à Tongres. - Bruno d’Alimonte.

Un vrai canon ?

En cet été caniculaire, les rédactions politiques s’alanguissent, sans plus la force de pester contre les négociateurs éreintés par d’interminables palabres. Les gouvernements à former paraissent aussi éloignés que la dernière pluie qui a arrosé Hoûte-s’i-ploût. Et soudain, comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, la nouvelle tombe : la Flandre va se pourvoir d’un canon !

Un canon ? Les coûteux F-35, futurs avions de chasse de l’armée belge, ne suffisent donc pas ? Il est vrai qu’ils n’arriveront qu’en 2025. Et qu’ils présentent quelques défectuosités. Et que la Défense est toujours nationale. Mais un canon, même pour l’empereur d’Anvers, ça fait un peu riquiqui.

Il est temps que cette chronique se reprenne, car elle sent le vent du boulet. Le canon dont Bart De Wever veut doter la Flandre a peut-être l’odeur de la poudre, mais il appartient à d’autres de se prononcer sur le sujet. Contentons-nous de pointer (du doigt) ce que le mot signifie et par quelle curieuse déflagration sémantique il en est arrivé là.

À la grecque…

Le canon dont il est question dans la note préliminaire aux négociations en vue de la constitution d’un gouvernement flamand est un référentiel historique et culturel, dressant un inventaire de personnalités, d’œuvres d’art et d’événements représentatifs de la Flandre. Ce canon est prioritairement destiné aux écoles, ainsi qu’aux organismes d’accueil des nouveaux arrivants, en vue de transmettre l’identité de cet « eigen land » flamand qui reste à définir.

L’idée de valoriser une identité au départ de références historiques et culturelles est apparue dès la naissance du Mouvement flamand : la N-VA n’innove donc pas en la matière. Pas plus qu’en appelant de ses vœux la rédaction d’un canon identitaire en ces moments de mutations profondes. La démarche s’inspire de ce qui a été fait aux Pays-Bas, à la suite de l’assassinat en 2002 du député populiste Pim Fortuyn. Soucieuses de trouver une réponse aux interrogations qui secouaient alors la société néerlandaise, les autorités du pays ont suscité la rédaction d’un geschiedeniscanon « canon historique », publié en 2006 par Frits van Oostrom.

Les multiples questions que soulève ce type de projet, tant aux Pays-Bas qu’en Flandre, portent principalement sur la difficulté d’établir la liste des éléments constitutifs du référentiel et sur le caractère normatif de ce dernier. Car ce canon porte bien son nom, en français comme en néerlandais : il s’agit d’un modèle à suivre, fondé sur des instructions ou des principes. Il s’inscrit dans la lignée des dérivés du latin canon « modèle », lui-même issu du grec kanôn « règle », parmi lesquels le polysémique canon que l’on retrouve notamment en théologie (droit canon), en esthétique (canon de Polyclète), en littérature (canon d’Alexandrie) ou en musique (canon à trois voix).

Dans chacun de ces emplois, il s’agit de respecter des règles préalablement établies, au départ de dispositions approuvées par une autorité, de listes de livres ou d’auteurs reconnus, de principes de fonctionnement ou d’exécution. L’utilisation du mot canon dans la sphère politique ajoute à ce mot une nouvelle signification dont le succès est d’ores et déjà assuré par les nombreux commentaires que le projet a suscités.

À l’italienne…

Ce canon normatif évoque inévitablement la pièce d’artillerie homonyme. Cette dernière est un emprunt du français médiéval à l’italien cannone qui signifie, au sens propre, « canal, conduit » et qui dérive du latin canna « roseau », celui-là même qui a donné canne (dans canne à sucre, canne d’aveugle), cannelle (« écorce du cannelier commercialisée sous la forme de petits tuyaux ») ou canule (« petit tuyau servant à introduire un liquide ou un gaz dans une cavité ou un conduit de l’organisme »).

D’autres objets présentant une partie creuse et cylindrique sont désignés par le même mot. Tel le canon d’un fusil ou, hors du domaine des armes, le canon à neige, le canon à avalanches, le canon à électrons. Mais aussi le canon d’une serrure où l’on insère la clé, le canon d’un arrosoir sur lequel s’adapte la pomme, le canon d’une seringue, qui reçoit le piston. Sans oublier le canon d’une plume, la partie que l’on taille pour écrire. Ou encore le canon jadis mesure de capacité pour les liquides, aujourd’hui affranchi de la métrique pour désigner un verre de vin, ou même une bouteille entière.

Tous ces emplois qui s’appliquent à des objets évidés et de section circulaire peuvent-ils être rapprochés du canon flamand qui nous occupe ? C’est effectivement le cas. Et cela se comprend lorsqu’on sait que son étymon latin canon, outre le sens déjà cité de « modèle », présente une autre acception, bien plus concrète, celle de « tuyau de bois (dans une machine hydraulique) ». La rectitude de ce cylindre est devenue morale pour donner le sens figuré de « modèle ».

Cette double acception, comme le fait remarquer le Dictionnaire historique de la langue française (Le Robert, 2010, p. 362), se retrouve dans le mot grec kanôn dont le latin canon dérive : « baguette droite » au sens propre et « règle » au sens figuré. Lequel kanôn provient de kanna « roseau, baguette de jonc », perpétué par le latin canna « roseau », à l’origine du canon de l’artillerie, des armes et instruments divers.

La boucle est ainsi bouclée, après des circonvolutions qui ne sont que du petit plomb à côté des boulets dont le canon de Bart De Wever est d’ores et déjà la cible.

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