Vous avez de ces mots: {L’Ardenne} ou {les Ardennes}?

Morphologie et géographie

Un billet de cette chronique a fait le point récemment sur les marques du nombre dans les noms propres. Si la règle générale prône l’invariabilité, elle connaît de nombreuses exceptions, y compris dans des noms de pays ou de régions. Depuis longtemps, le pluriel s’est imposé dans les Amériques, les Antilles ou les Pouilles  ; à date plus récente sont apparus les deux Congos, les deux Corées, les deux Vietnams. Peut-être sera-t-il question demain des deux Belgiques.

Vu l’abondance de matière, d’autres toponymes ont été prudemment mis en réserve… en attendant que le loup sorte du bois. Cela vient de se produire le week-end dernier dans le magazine Sosoir, compagnon de votre quotidien favori. On y découvre un dossier intitulé « Spécial Ardennes », où Ardenne et Ardennes rivalisent – au point de nous infliger un « en Ardennes » qui fait froncer le sourcil. Entre le singulier et le pluriel, que vaut-il mieux choisir ?

Le sujet est complexe parce qu’il ne se réduit pas à une question de morphologie grammaticale : il convient d’abord de savoir ce que recouvre la dénomination Ardenne(s). Selon que vous habitez Givet, Bastogne ou Vianden, la réponse pourra être différente. C’est ce qui explique le tour identitaire que peuvent prendre certaines prises de bec entre les adeptes des Ardennes et les défenseurs de l’Ardenne. Aventurons-nous prudemment dans ces territoires hasardeux.

Entre Ardenne et Ardennes

Quelques balises historiques peuvent nous aider dans notre exploration. Ardennes apparaît toujours au pluriel lorsqu’il s’agit du département des Ardennes, rattaché aujourd’hui à la région Grand Est et dont la préfecture est située à Charleville-Mézières. Cette dénomination officielle, correspondant à une division administrative du territoire français, a été adoptée le 26 février 1790 par l’Assemblée constituante, comme ce fut le cas pour les autres départements français. À cette date, le département des Ardennes n’excédait pas les frontières actuelles de la France.

Il se dit qu’au moment du choix de l’appellation Ardennes, les membres de l’Assemblée constituante avaient en tête une célèbre chanson de Jacques Cazotte (1719-1792) : « Tout au beau milieu des Ardennes / Est un château sur le haut d’un rocher, / Où fantômes sont par centaines. » Mais le pluriel adopté pour le toponyme Ardennes est bien antérieur à cette date : que l’on songe ici au terrible « Sanglier des Ardennes », surnom donné par le chroniqueur parisien Jean de Roye (1425-1495) à Guillaume de la Marck-Arenberg.

En Belgique, l’appellation Ardenne, au singulier, désigne traditionnellement la région située au sud de la Famenne et que bordent la Champagne et la Lorraine. C’est l’usage du cru, sans autre caution officielle que la mention Arduenna silva chez Jules César, mais que l’on retrouve dans la littérature, les études scientifiques, les titres de revues, etc. On peut citer, entre autres, Dure Ardenne, d’Arsène Soreil ; L’Ardenne mystérieuse, de Louis Banneux ; L’Ardenne et l’Ardennais, de Giovanni Hoyois. La toponymie confirme ce choix du singulier avec des noms comme La Roche-en-Ardenne ou, naguère, Paris en Ardenne, appellation attestée dès le XVIe siècle pour la ville de Bastogne. Le nom wallon Ârdène s’emploie lui aussi au singulier.

Depuis quelques années, la dénomination Ardenne, elle aussi au singulier, est associée à la région transfrontalière qui va du département des Ardennes en France jusqu’à l’Eifel en Allemagne, en passant par les provinces de Hainaut, de Luxembourg, de Namur et de Liège en Belgique et par l’Oesling au grand-duché de Luxembourg. Cette « Ardenne transfrontalière », correspondant au massif géologique ardennais, est aujourd’hui reconnue à l’échelle européenne, notamment pour son attractivité touristique.

Cette extension territoriale est confirmée en Belgique par des appellations comme Ardenne liégeoise ou Ardenne namuroise  ; ou encore Ardenne herbagère, Haute Ardenne. Le singulier est systématique dans tous ces cas. Par contre, au grand-duché de Luxembourg, la locution Ardennes luxembourgeoises – autre nom de l’Oesling – revient fréquemment sur les sites officiels des communes et sur les portails de promotion touristique.

Au pays de mon père (Verlaine)

Quelle que soit la région de Belgique désignée par le nom Ardenne, ce toponyme devrait donc apparaître au singulier. Mais pourquoi tant d’hésitations subsistent-elles ? Il ne fait guère de doute que l’emploi du pluriel est influencé par la dénomination Ardennes françaises – ce qui est vraisemblablement le cas aussi pour les Ardennes luxembourgeoises. Des appellations connues comme Bataille des Ardennes, pour désigner l’Offensive von Rundstedt de l’hiver 1944-1945, peuvent renforcer cette confusion.

On connaît également en Belgique la locution Ardennes flamandes. Cette traduction du néerlandais Vlaamse Ardennen, une appellation popularisée à la fin du XIXe siècle, désigne une région vallonnée de la Flandre orientale comprise entre l’Escaut et la Dendre. Sur le même modèle ont été créées à une date très récente les dénominations Ardennes brabançonnes, au cœur du Brabant wallon, et Brabantse Ardennen dans le Brabant flamand. Le pluriel est aussi observé dans des toponymes hennuyers comme les Petites Ardennes de la région de Ronquières ou la Rue des Ardennes à Braine-le-Comte.

Ce dossier Ardenne(s) est loin d’être complet, mais il montre que l’emploi du nom Ardenne au singulier, traditionnel en Belgique, est battu en brèche de divers côtés. « Résiste et mords ! » me souffle un béret vert. Je n’en ferai rien : de toutes les Ardennes, la plus singulière est celle que vous aimez.

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