{Suite à}: cherchez l’erreur!

{Suite à}: cherchez l’erreur!

J’ai cru comprendre, m’écrit un lecteur occasionnel de cette chronique, que l’expression suite à est fautive et qu’il faut lui préférer à la suite de. Pouvez-vous m’éclairer sur ce point ? » Cette sympathique adresse, qui fleure bon les échanges de naguère entre un prescripteur de langue éclairé et ses correspondants, est intéressante à double titre. D’une part elle distingue, du point de vue de la correction de la langue, deux locutions qui doivent paraître équivalentes à bien des francophones. D’autre part elle véhicule un vague jugement de normativité dont l’origine mériterait d’être précisée.

Les locutions suite à et à la suite de sont, de l’avis général, très proches d’un point de vue sémantique. Pour à la suite de, une distinction est parfois faite entre un sens temporel et un sens causal. Le premier est présent dans des énoncés comme l’accord a été obtenu à la suite de longues négociations  ; à la suite de toutes ces palabres, un temps de réflexion a été nécessaire. Le sens causal est illustré par des énoncés comme il est décédé à la suite d’un arrêt cardiaque  ; à la suite de cette mise en cause, j’ai décidé de ne pas me présenter. Cette distinction est toutefois peu perceptible dans certains contextes.

De nombreuses attestations de suite à apparaissent dans des textes administratifs : je vous écris suite à la publication de votre article  ; suite à votre courriel du 13 septembre, je vous communique l’information demandée  ; suite à des plaintes répétées, il est mis fin à cette disposition. Dans ces exemples, il est malaisé de distinguer l’aspect temporel de l’aspect causal : il s’agit toujours d’une réaction à un fait antérieur. C’est également le cas pour de nombreuses occurrences de à la suite de.

D’un point de vue sémantique, il n’y a donc pas d’objection à employer suite à au lieu de à la suite de. À l’exception bien sûr des énoncés dans lesquels à la suite de signifie « en suivant derrière (dans l’espace) » : il marchait à la suite de son père (et non *suite à son père) ; les badauds se pressaient à la suite des autorités (et non *suite aux autorités).

Elle n’est pas lexicale…

Si suite à ne semble pas soulever de problème sémantique, qu’en est-il de sa construction ? Rectifions d’abord une erreur maintes fois reproduite par les censeurs, y compris ceux de l’Académie  : suite à n’est pas un abrègement de à la suite de  : l’élément final de la locution le prouve. C’est une réduction de en suite à, comme suite à, variantes aujourd’hui vieillissantes des tours pour donner suite à, faisant suite à.

Y aurait-il en français une contrainte qui empêche la combinaison d’un nom (sans article) et d’une préposition pour former une locution prépositive ? On admet sans réserve face à « vis-à-vis de », comme variante de en face de  : face à cette situation, je suis démuni  ; en face de lui, je perds tous mes moyens. Il n’y a pas non plus d’objection pour faute de « par manque de », qui a éclipsé aujourd’hui les variantes classiques à faute de, par faute de. Ni pour grâce à ou histoire de.

Par contre, rapport à « à propos de, à cause de » reçoit dans les dictionnaires la marque « populaire » : il s’est chamaillé avec son frère, rapport à l’héritage. Ce lien de causalité se retrouvait naguère dans la locution par rapport à, mais celle-ci – considérée également comme populaire – est aujourd’hui vieillie en français général (Le bon usage, 2016, § 1073 b 14). La même marque est associée de nos jours à manque de (dans manque de pot !), alors que cette locution était naguère une variante – admise sans restriction – de par manque de.

Elle est… inexistante

Pourquoi donc ce discrédit jeté sur suite à  ? Pour certains francophones, cette locution est sans doute associée à des tours comme rapport à ou manque de, variantes jugées populaires des formes plus « complètes » par rapport à ou par manque de. On mesure assez vite la relativité de cette appréciation : si des mots dits lexicaux (noms, verbes, adjectifs, adverbes) peuvent véhiculer des connotations (populaire, didactique), cela semble plus difficile à discerner pour les mots dits grammaticaux (prépositions, conjonctions, etc.).

Une autre explication est liée à une observation déjà mentionnée : la locution suite à est particulièrement fréquente dans les textes commerciaux et administratifs. Lesquels n’ont pas bonne presse, si l’on en juge par l’appréciation (humoristique) que donne sur son blog Bruno Dewaele (champion du monde d’orthographe) : « Car l’administration, n’est-ce pas, on sait ce que c’est : un machin où l’on candidate à tour de bras et où l’on commence toutes ses lettres par le peu orthodoxe Suite à votre honorée du tant… ».

L’administratif suite à ferait donc l’objet d’un anathème qui rappelle celui lancé jadis par Voltaire sur le malheureux par contre, lequel avait pour seul tort de venir du « langage des marchands ». S’il vous prend l’idée d’adopter cet argument, sachez tout de même que vous allez ostraciser des auteurs (cités par Le bon usage, 2016, § 1073 b 11) dont le style est on ne peut plus administratif, puisqu’ils emploient suite à, comme Jean-Louis Curtis, Philippe Roberts-Jones ou… Marcel Proust.

La locution prépositive suite à, d’introduction récente dans la langue, est une de ces « fautes » qui en disent plus long sur ceux qui les dénoncent – sans beaucoup de fondement – que sur ceux qui les commettent. Elle fait partie de ces libertés que les usagers prennent avec la langue française et qui reçoivent ensuite l’aval des dictionnaires et des grammaires. Affaire classée, sans suite !

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