{Positif} 2.0

{Positif} 2.0

La « positive attitude » est de retour ! Le supplément week-end du Soir des 12 et 13 octobre derniers en atteste, avec ses pages consacrées aux réseaux sociaux devenus une « arme de solidarité massive ». À l’encontre de la cyberhaine et des trolls dévastateurs, des « communautés positives » s’activent pour changer le monde, créant des forums où la parole se libère sans souffrir des dérives qui empoisonnent certaines interactions numériques. Des « communautés positives », qu’est-ce à dire ? Un petit coup de projecteur sur le très prolifique positif est sans doute bienvenu.

Lorie en vedette

Peut-être vous souvenez-vous de cette formule de l’ancien Premier ministre français Jean-Pierre Raffarin qui avait exhorté les jeunes qui l’écoutaient à pratiquer la « positive attitude ». Cette raffarinade lui avait été inspirée par une chanteuse en vogue à l’époque, Lorie, dont une composition était intitulée « La positive attitude » (2004). Ni l’homme politique ni la chanteuse n’avaient précisé leur pensée : l’adjectif positif, jusque-là doctement cantonné dans des emplois techniques, partait en vrille.

Loin de la philosophie positive d’Auguste Comte, du droit positif de l’Église, des nombres positifs en mathématique ou du degré positif de l’adjectif ; loin des contextes où il a pris le sens de « certain, assuré » (une information positive), « qui a le sens des réalités » (un esprit positif) ou « qui est utile » (un avantage positif), le positif contemporain est celui des critiques positives, des personnalités positives, des causes positives, des discriminations positives et des… « communautés positives ».

Ces emplois de positif sont d’introduction récente : aucun n’a été repris dans le Trésor de la langue française, rédigé durant la seconde moitié du 20e siècle. Et s’ils figurent aujourd’hui dans la nomenclature du Petit Robert, c’est avec la mention « emploi critiqué », sans doute en rapport avec l’origine anglo-saxonne qui leur est imputée. Mais il me paraît plus pertinent de souligner ici l’évolution sémantique de ce positif abondamment utilisé dans les réseaux sociaux et les sites collaboratifs, ces technologies 2.0 qui accélèrent l’évolution des langues autant qu’elles transforment notre rapport au monde.

Bisounours à proscrire

Le positif 2.0 qualifie toute opinion, toute conviction, toute appréciation qui considère favorablement quelqu’un ou quelque chose. Il caractérise aussi une personne qui sait se montrer constructive, sans se limiter à la critique. Ne voilà-t-il pas des sens qui peuvent nous éclairer sur ces « communautés positives », dans lesquelles s’échangent des propos positifs, tenus par des individus positifs ? Oui, mais c’est induire une vision très bisounours – encore une création récente ! – du phénomène.

Les « communautés positives » mènent des projets collectifs, d’ampleur et d’ambition très variables. Cela va de groupes qui se mobilisent pour les défis des changements climatiques à d’autres qui valorisent les produits du terroir, en passant par la solidarité avec les migrants ou la pratique du « zéro déchet » dans un camp de scouts. C’est bien plus qu’un simple échange d’idées positives entre personnes positives : il y a là une forme d’engagement, de volontarisme même, loin d’une gentillesse naïve.

En outre, comme l’explique le dossier du Soir, ces « communautés positives » font face à des groupes qui distillent des messages toxiques pour alimenter le racisme, le harcèlement et toutes ces dérives qui sont devenues courantes sur les réseaux sociaux. L’engagement de ces communautés repose sur une utilisation des technologies contemporaines, non seulement pour donner un maximum d’efficacité aux actions entreprises, mais aussi pour contrebalancer l’impact des contenus nuisibles.

Positivisme à tout va

L’acception – critiquée – de positif dans le Petit Robert paraît donc bien fade par rapport à la réalité qu’elle qualifie dans la locution « communauté positive » : un militantisme collectif au service de causes jugées utiles pour améliorer le monde où nous vivons, avec pour vecteur principal les réseaux sociaux où il s’agit de se démarquer par rapport aux contenus délétères de groupes « négatifs ». Un négatif à entendre comme synonyme de « mauvais ; nuisible », emploi mentionné mais également critiqué par le Petit Robert.

Les communautés ne seraient pas positives sans une bonne dose d’optimisme. Mieux, de positivisme ! Non pas celui d’A. Comte ou d’E. Renan, mais celui – encore absent des dictionnaires – qui fleurit depuis quelques années pour exprimer une confiance déterminée en la réussite de l’action entreprise : c’est au nom du positivisme qu’il faut croire au redressement d’une entreprise, aux ressources de l’être humain face à l’adversité ou à la remontada d’une équipe écrasée par son adversaire.

Ce n’est pas la première fois que cette chronique attire l’attention sur l’extension sémantique de certains mots, dont une conséquence est l’éviction d’autres formes disponibles avec des acceptions proches. Proches, mais pas identiques. Dans « communauté positive », positif voit sa sémantique modifiée : il n’est pas tout à fait synonyme de favorable, bénéfique ou optimiste. Il ajoute une dimension militante, dans le contexte des réseaux sociaux où le meilleur côtoie le pire, le positivisme comme le négativisme. Face à ces évolutions de la langue, positivons !

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+

Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

1€ pour 1 mois
J'en profite
Je suis abonné et
je dispose d'un compte
Je me connecte
1€ Accès au Soir+
pendant 24h
Je me l'offre
Je suis abonné et
je souhaite bénéficier du Soir+
Je m'inscris
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct