Carte blanche: «Les remèdes anti-Alzheimer doivent être remboursés»

Carte blanche: «Les remèdes anti-Alzheimer doivent être remboursés»
afp.

Le secteur pharmaceutique doit économiser 160 millions d’euros pour le budget de l’Inami. Il lui faut donc faire des économies. Comme trop souvent, cela est tenté sur le dos des plus faibles, dans le cas présent, sur celui des patients atteints de la maladie d’Alzheimer, avec 5 millions d’euros qui seraient économisés sur le coût de leurs rares médicaments.

Les médicaments ne représentent toutefois qu’une très petite fraction du coût de la maladie pour le patient et ses proches. Ce coût devrait dès lors être entièrement à la charge du patient à partir du 1er juillet 2020. Pour certaines formes d’administration, notamment les patches de rivastigmine, cela entraînera un coût annuel supplémentaire de 400 euros pour le patient. Les preuves scientifiques de l’efficacité de ces produits sont claires et n’ont pas changé depuis 2005, mais il est néanmoins envisagé par certains d’arrêter leurs remboursements pour des raisons budgétaires.

Une efficacité incontestée

En tant que médecins, nous travaillons dans le cadre des décisions politiques dans lesquelles les priorités sont pesées et les choix faits. Mais, en tant que médecin, nous avons aussi l’obligation de traiter chaque patient individuellement sur base des preuves disponibles. Cette preuve est obtenue au travers d’études scientifiques à grande échelle menées selon des critères stricts. Ces critères sont imposés par des organismes officiels tels que l’Agence européenne des médicaments. Sur la base de ces études, les autorités décident ensuite si le médicament sera enregistré pour une maladie. Les inhibiteurs de la cholinestérase ont été enregistrés au début des années 2000 pour le traitement de la maladie d’Alzheimer. L’indication de prescrire un médicament est basée sur cet enregistrement et sur de nombreuses directives internationales (également inchangées depuis des années, par exemple les critères du National Institute for Health and Care Excellence au Royaume-Uni).

Aucune alternative

Le payeur (la caisse d’assurance maladie) décide ensuite s’il sera remboursé ou non. En Belgique, un patient atteint par la maladie d’Alzheimer peut bénéficier d’un tel remboursement depuis 2006 dans des conditions très strictes et avec une lourde charge administrative pour le médecin prescripteur. Les conditions incluent un diagnostic par un expert ainsi qu’un plan pour les soins non-médicamenteux.

Il est maintenant envisagé par certains de révoquer ce remboursement en période de difficultés budgétaires, sans proposer la moindre solution alternative pour ces patients et leurs proches en souffrance.

L’acétylcholine est un neurotransmetteur. L’acétylcholine est importante pour la mémoire et l’attention. Depuis 1976, il a été établi que les neurones cholinergiques (qui produisent l’acétylcholine) sont les premiers touchés dans la maladie d’Alzheimer. Il en résulte un « déficit cholinergique ». Les inhibiteurs de la cholinestérase visent à compenser ce déficit cholinergique.

Des tests sérieux

Dans de nombreuses études cliniques publiées entre 1998 et 2012, les inhibiteurs de la cholinestérase ont eu un effet bénéfique sur la maladie d’Alzheimer. Les études ont duré de ½ à 1 an. En moyenne, les scores cognitifs étaient meilleurs à la fin de l’étude dans le groupe traité activement que dans le groupe placebo. De plus, l’effet était également perceptible dans la vie quotidienne et pouvait être déterminé lors d’une conversation entre le patient et sa famille, ou avec le médecin. Dans les études portant sur de grands groupes de patients atteints de la maladie d’Alzheimer, la différence avec le groupe placebo s’est produite après environ 6 semaines et a persisté jusqu’à la fin de la période contrôlée par placebo (6 à 12 mois). L’effet a été démontré à différents stades de la maladie d’Alzheimer, allant d’un stade de démence léger à avancé. L’effet bénéfique a également été démontré pour les personnes séjournant en maison de repos et de soins.

Les inhibiteurs de la cholinestérase sont bien tolérés par la grande majorité des patients. S’il y a des effets secondaires gênants pour le patient, c’est une raison suffisante pour arrêter le traitement. Puisqu’il s’agit de médicaments que le patient doit prendre pendant des années, il est important que le patient les tolère. Si le patient ne tolère pas le médicament, celui-ci sera arrêté.

Raisons invoquées pour arrêter le remboursement

Voici les raisons directement citées dans le rapport avancé par les Mutualités Chrétiennes.

1. L’argent économisé peut être mieux dépensé en recherche ou en soins non-médicamenteux. Etrange que cela soit présenté comme un choix exclusif alors que nous devrions bien sûr financer et les soins et les médicaments. Soit dit en passant, si le désir d’investir dans la recherche était sérieux (quod non), un plan de recherche Alzheimer ambitieux devrait être proposé par le gouvernement. Les alternatives non-médicamenteuses existent également et pourraient être davantage financées ; mais aucune proposition concrète ne semble à l’ordre du jour du gouvernement (même si diverses compagnies d’assurances maladie déploient des efforts louables pour financer une partie de ceux-ci).

2. Paradoxalement, on cite l’échec récent de nombreuses études à la recherche de médicaments modifiant le cours de la maladie pour cesser de rembourser les seuls médicaments qui aient fait la preuve de leurs efficacités. Depuis 15 ans, rien de nouveau qui fonctionne n’a été découvert pour la maladie d’Alzheimer. Aucun des médicaments testés récemment en recherche n’a montré un effet similaire à celui démontré pour les inhibiteurs de la cholinestérase au cours des années 1995-2005.

3. « Les médecins le prescrivent de moins en moins de toute façon » : le rapport de l’étude est basé sur des chiffres indiquant le nombre d’ordonnances de médicaments remboursées. L’administration nécessaire pour obtenir le remboursement a été rendue tellement lourde que de nombreux médecins prescrivent le médicament sans demander de remboursement. La diminution du nombre d’indications remboursées est due au fait que de plus en plus de patients paient eux-mêmes, parce que le manège administratif rend la demande de remboursement si difficile (et par la sortie des médicaments génériques ayant diminué le coût de ces médicaments).

4. « En France, les gens ne le paient plus » : en France aussi, on a prétendu qu’au lieu de rembourser les médicaments, l’argent serait mieux dépensé en soins non-médicamenteux plus développés. Le remboursement a été arrêté de facto mais le montant débloqué n’a pas été investi dans des soins de qualité. En outre, la décision est également controversée en France et de nombreux médecins experts sont en désaccord avec cette décision.

En tant que médecins, nous respectons les priorités et les choix du gouvernement, mais notre comportement de prescription et les indications que nous donnons aux patients ne sont pas basés sur les problèmes financiers du jour mais sur les preuves scientifiques. Preuves scientifiques en grande partie inchangées depuis 15 ans. Une telle mesure de déremboursement finirait ainsi par faire payer aux plus démunis ces surcoûts supplémentaires engendrés par une telle mesure purement politique.

*Jean-Pierre Baeyens, Isabel Barroeta, Ingo Beyer, Jean-Christophe Bier, Rose Bruffaerts, Isabelle Capron, Patrick Cras, Gert Cypers, Sandra De Breucker, Luc Decleire, Peter Dedeyn, Perrine Depireux, Olivier Deryck, Sebastiaan Engelborghs, Patrick Fery, Jaak Gielen, Christian Gilles, Bénédicte Guillaume, Bernard Hanseeuw, Sandra Higuet, Adrian Ivanoiu, Cécile Lardinois, Lieve Lemey, Jean-Claude Lemper, Tony Mets, Eric Mormont, Mirko Petrovic, Gaëtane Picard, Eric Salmon, Kurt Segers, Anne Sieben, Evert Thiery, Jos Tournoy, Eric Triau, Erwig Van Buggenhout, Sylvie Van Snick, Rik Vandenberghe, Maurits Vandewoude, Tim Vanlangenhove, Manfredi Ventura, Jan Versijpt.

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