{Canule}: klette ou clystère?

{Canule}: klette ou clystère?

Dans la tiédeur d’un matin blême, déjeuner – qui n’est donc pas petit – accompagné par la chronique de Bertrand Henne, Les coulisses des pouvoirs, à la RTBF. Il y est question des qualités du tout frais président du PS, Paul Magnette, lesquelles ne sont pas minces. Dont celle-ci : « Paul Magnette […], c’est pas non plus une canule en matière de com ». Ai-je bien ouï canule  ? Sans aucun doute ! Et pourquoi pas une klette  ? Ou une banse  ? Retour sur quelques noms d’oiseaux bien belges, à utiliser avec circonspection…

La canule pour les nuls

En ce lundi de grâce 21 octobre 2019, Bertrand Henne a donc donné ses lettres de noblesse à un emploi de canule assez inattendu pour des oreilles étrangères à la parlure du Royaume de Belgique. On devine que le nouveau président du parti socialiste est tout, sauf un manchot en matière de communication. Mais une canule désigne, d’après les meilleurs dictionnaires, un petit tuyau que l’on introduit dans un orifice pour permettre l’injection d’un liquide ou d’un gaz. Nous sommes ici dans le peu réjouissant univers des drains, sondes, cathéters et autres baxters.

L’origine du mot canule nous ramène en pays connu, puisqu’il s’agit de la même famille étymologique que le canon qui a secoué naguère cette chronique. Il dérive du latin cannula « petit roseau », diminutif de canna, et sera employé dès le 15e siècle dans le vocabulaire médical pour désigner le petit tuyau qui forme l’extrémité d’une seringue, d’un instrument de chirurgie (Trésor de la langue française). De là, on passera au tube, souple ou rigide, permettant d’introduire un produit dans l’organisme ou de drainer un liquide.

Cette docte explication ne vous en dit guère plus sur l’emploi de canule dans la chronique de Bertrand Henne. Quel rapport peut-il y avoir entre un tuyau à usage médical et une personne maladroite, incompétente ? Une baguenaude dans la littérature populaire et argotique nous suggère une piste intéressante. On y dit, d’une personne ennuyeuse à mourir, qu’elle est une canule. D’où le verbe canuler « importuner (quelqu’un) par des propos répétés » ; et aussi l’adjectif canulant « barbant, rasant ». Quant au savant canular, il est un cousin éloigné de la même famille.

Comment le nom canule en est-il venu à désigner une personne ennuyeuse ou maladroite ? L’explication passe par un objet peu sympathique, nommé clystère. Depuis Molière, chacun sait qu’il s’agit d’un instrument permettant de réaliser un lavement rectal, opération également appelée clystère. D’où l’expression « ennuyeux comme un clystère » pour désigner une personne aussi désagréable qu’un lavement. Sous une forme plus concise, ladite personne devient lavement, comme chez Zola : « Quel lavement, quand il est paf ! » Quand ce n’est pas colique, comme chez Montherlant : « Quelle colique que ce gosse ! » (Trésor de la langue française).

Le français de Belgique élargit donc le spectre sémantique de canule tel qu’employé en français populaire. Quelqu’un qui vous importune est rarement un foudre de guerre, c’est entendu : que ce soit par des propos irritants ou par des comportements maladroits, il vous cause le même effet qu’un lavement.

La klette pour les buvettes

Alors que l’usage de canule entendu dans Les coulisses des pouvoirs m’est familier, le choix de ce mot m’a quelque peu surpris : j’aurais attendu un synonyme qui me paraît plus en vogue aujourd’hui : klette. L’origine de cette forme n’a rien de latin, puisqu’elle est à rapprocher du néerlandais klets. Employé comme interjection dans la langue de Vondel, ce mot imite un bruit fort et sec, par exemple lors d’une chute. De là est issu le nom qui désigne une gifle retentissante. Cette ambivalence se retrouve en français dans des paires comme clac (interjection) − claque (nom) ou baf (interjection) − baffe (nom).

Le flamand de Bruxelles présente la variante klet, avec les sens mentionnés pour klets auxquels s’ajoute celui de « pénis ». Par une extension d’emploi qui n’a rien de surprenant, l’attribut masculin devient terme d’injure à l’adresse d’un imbécile, d’un idiot. Le procédé est similaire à celui qui s’observe en français avec la dénomination populaire du sexe de la femme, con.

Lorsque le flamand klet a percolé dans le français populaire de Bruxelles, il a été adopté comme un nom féminin (transcrit klette, klett, clette) et a conservé ses acceptions originelles. Par contre, en Wallonie, il est très rare qu’il soit employé comme interjection ou pour désigner une gifle. Le sens « personne qui manque de compétence, de savoir-faire » est le seul à s’y être diffusé, avec un succès grandissant. Pour les Wallons, klette est donc synonyme de canule, qu’il supplante peu à peu.

Le succès de klette est tel que le journal français L’Équipe a employé ce belgicisme lors de la récente Coupe du monde de football pour décrire la performance plus que médiocre des Diables Rouges face à la modeste équipe du Panama : « Certes, les Belges avaient gagné leur premier match du Mondial sur un score large (3-0) mais face au Panama, ils avaient longtemps joué “ comme des klettes” . » Saluons au passage l’audace de la bible sportive d’outre-Quiévrain dont les lecteurs ont été initiés à « parler foot comme un Belge ».

Si vous fréquentez la buvette d’un club de football wallon, vous pourrez entendre des variantes de cette peu charitable appréciation. Certains jouent comme des banses, littéralement « comme des paniers » ; d’autres, comme des clenches, littéralement « comme des poignées de porte ». D’improbables objets deviennent donc, dans certains contextes, des noms d’oiseaux. La canule est du nombre…

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