Carte blanche: «La crise catalane est un conflit de famille, pas seulement une lutte de pouvoir avec Madrid»

Carte blanche: «La crise catalane est un conflit de famille, pas seulement une lutte de pouvoir avec Madrid»
Reuters.

Une résistance croissante à l’oppression belge et une nette majorité pour l’indépendance flamande ». Si la presse étrangère décidait de titrer de la sorte les dernières élections régionales en Belgique (où la N-VA et le Vlaams Belang remportèrent ensemble 43,3 % des voix en Flandre), on crierait sans hésiter aux « fake news ». Aucune personne avec un peu de sensibilité politique (et une connaissance élémentaire des mathématiques) n’oserait en effet prétendre une telle chose. Mais voilà, apparemment d’autres règles valent dans la perception de la réalité politique en Catalogne.

A tout bout de champ, nous lisons des articles sur « La lutte catalane pour l’indépendance » ou entendons un ancien politicien catalan parler sans débat contradictoire de « l’oppression espagnole sous laquelle gît le peuple catalan ». Ce peuple catalan duquel il s’est – vraisemblablement à nouveau de façon unilatérale – fait porte-parole depuis sa villa à Waterloo. Cependant, ici aussi, la vérité a ses droits.

Remettons les choses en perspective et examinons les différents moments lors desquels les Catalans ont effectivement exprimé leur voix démocratique.

Un seul momentum favorable

Au cours de la décennie passée, le mouvement d’indépendance catalan a gagné un momentum politique, menant l’ensemble des partis politiques à se positionner dans ce débat.

Lorsque nous nous intéressons aux résultats électoraux des dernières années, nous constatons qu’en 2015, avec un taux de participation de 77,4 % des électeurs, une majorité de 51,28 % des Catalans choisirent de se tourner vers des partis opposés à l’indépendance.

Une continuité dans les résultats

Deux ans plus tard, en 2017, et seulement quelques mois après le tumultueux référendum d’octobre, de nouvelles élections furent organisées. Avec un taux de participation record de 79,1 % des personnes en droit de voter, une majorité de 50,71 % des électeurs fit à nouveau le choix des partis qui se dressent contre l’indépendance. La différence entre partisans et adversaires à l’indépendance resta plus ou moins similaire et cette proportion se confirma à nouveau dans les résultats des élections européennes de 2019.

La lumière est trop souvent projetée sur un soi-disant référendum organisé pas seulement contre la loi mais aussi loin de tout standard électoral respectable en Occident. Et même ainsi, seulement 42 % des électeurs se présentèrent.

On oublie par un curieux hasard qu’au cours des 29 élections organisées sur les 43 années écoulées depuis le retour de la démocratie en Espagne, les partis indépendantistes n’ont jamais gagné la représentation d’une majorité du peuple catalan. Jamais.

Un système électoral biaisé

Les partisans de l’indépendance disposent bien d’une majorité au Parlement catalan. Toutefois, comme dans bien d’autres cas dans le monde, la majorité des voix ne correspond pas à la majorité des sièges. Elle est la conséquence d’un système électoral qui reconnaît un poids électoral plus fort aux provinces catalanes moins peuplées au détriment de celle de Barcelone, où habitent 74 % de la population catalane. Sans cette forte correction à la règle proportionnelle, les séparatistes n’auraient jamais obtenu une majorité parlementaire.

Une responsabilité démocratique

Ne me comprenez pas mal, je ne veux pas du tout remettre en cause la légitimité du Parlement catalan. Ce sont les règles du jeu que nous avons tous acceptées. Je souligne seulement que des politiques ainsi élus doivent prendre aussi leurs responsabilités démocratiques. Et comme c’est aussi le cas de Trump aux Etats-Unis ou de Boris Johnson au Royaume-Uni, la légitimité de leur accès au pouvoir ne leur permet pas d’ignorer la diversité politique des peuples qu’ils représentent et gouvernent. Ce qui devient particulièrement grave lorsqu’on essaye d’imposer des choix fondamentaux à l’ensemble du pays.

Une coalition hétéroclite

Je n’ai aucun problème à avouer qu’une certaine unité de l’indépendantisme dans leur projet politique, qui n’existe pas du côté qui rejette la sécession, puisse contribuer à cette image collective déformée. Du côté de ceux qui rêvent d’une république catalane, il y a une sorte de coalition hétéroclite de chrétiens-démocrates, de libéraux, d’anciens socialistes et de radicaux de gauche, ce qui n’a pas empêché jusqu’à présent une action politique essentiellement commune. En revanche, du côté non-indépendantiste, qui ne croit pas à la création de nouvelles frontières dans l’Europe du 21e siècle, nous avons nos différences à propos de comment devrait être la meilleure relation avec Madrid.

Il est aussi vrai qu’il ne faut pas être indépendantiste pour avoir certaines réserves quant au récent verdict rendu par la Cour suprême espagnole. Mais nous sommes du moins tous unis en ce que nous croyons au dialogue et à des voies politiques dans le respect de la Loi fondamentale catalane et de la Constitution pour aller de l’avant, sans vouloir mettre en jeu notre avenir et nos acquis par des aventures séparatistes.

Une matière à réflexion pour les Belges

« Plus compliqué que je ne le pensais ! », vous exclamerez-vous peut-être si vous êtes parvenu jusqu’ici. Oui, c’est compliqué. Et triste. Et frustrant. Les Belges, qu’ils soient Flamands, Wallons, Bruxellois ou germanophones, le comprendront plus que tout autre peuple. Notre crise en Catalogne est fondamentale, sociale et politique. C’est pourquoi nous voudrions demander à nos amis de l’étranger de porter un regard critique sur ce qui est d’abord un grand conflit interne, un conflit de famille, et pas seulement une lutte de pouvoir « avec Madrid ». Chacun est bien entendu libre de choisir ses côtés et ses préférences, ou de rester neutre dans le respect. Mais ne perdons pas de vue la réalité telle qu’elle est : il n’y a pas une majorité des Catalans derrière le projet pour l’indépendance, et nous sommes plus nombreux à souhaiter bâtir un projet commun avec les autres peuples d’Espagne.

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